Egypte: « Malheureusement, la transition ne sera pas silencieuse »


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Egypte: « Malheureusement, la transition ne sera pas silencieuse »
Par La rédaction
Publié le - Modifié le
7 min

Oliver Maksan revient d'Egypte; il est le correspondant de l’Aide à l’Église en Détresse pour le Proche-Orient. Interviewé par Maria Lozano, il raconte comment il a vécu les troubles qui se déroulent actuellement en Egypte et analyse la situation des chrétiens sur place.

Vous venez de rentrer d’un long voyage en Égypte. Comment était la situation à votre arrivée?
Je suis arrivé vendredi 28 juin. Ce jour-là, les grandes manifestations contre Morsi avaient déjà commencé dans tout le pays. Les premières victimes étaient aussi à déplorer. Par exemple, un jeune américain a été assassiné à Alexandrie. Les États-Unis ont fait évacuer leur personnel diplomatique. Les vols du Caire vers l’Europe et les États-Unis étaient, paraît-il, complets. Tout cela n’augurait rien de bon pour la fin de semaine à venir.

Dimanche 30 juin, cela faisait un an que le Président Morsi était entré en fonctions.
C’est exact. Une alliance affirmait avoir recueilli 22 millions de signatures pour réclamer la démission de Morsi. Des manifestations monstres étaient attendues. On craignait des violences et des émeutes. J’habitais chez des sœurs catholiques, près de la place Tahrir. Elles étaient très préoccupées, mais aussi très optimistes quant au départ probable de Morsi. C’était également l’avis de nombreuses personnes au Caire: "Les frères musulmans sont un serpent au sein de ce pays", m’a dit une femme. Le soir de mon arrivée, je suis allé place Tahrir. Tout le monde attendait avec nervosité ce qu’apporterait le week-end.

La violence redoutée est-elle arrivée le 30 juin?
En fait, non. Contre toute attente, le jour que tout le monde attendait fébrilement s’est déroulé calmement. Le jour même, j’ai assisté aussi bien aux manifestations des partisans de Morsi qu’à celles de ses adversaires. Tout se déroulait partout paisiblement. Il régnait une véritable ambiance de fête populaire. Lors de leur manifestation, les frères musulmans s’efforçaient visiblement d’expliquer leur position aux visiteurs venus d’occident: leur président avait été élu légalement et ne démissionnerait pas. Mais beaucoup d’entre eux avaient également des barres de fer et des bâtons de bois dans les mains. Pour se défendre, affirmaient-ils. L’un d’eux m’a dit: "Nous protégerons notre président par nos vies". Pendant ce temps, sur la place Tahrir, les gens continuaient de réclamer la démission de Morsi.

L’alliance anti-Morsi, "Tamarod", a ensuite mis le président sous pression en menaçant de paralyser le pays par la désobéissance civile.
Exactement. Lundi 1er juillet, l’armée s’est jointe à elle et a également lancé un ultimatum: si la volonté populaire n’était pas accomplie dans les 48 heures, l’armée chercherait une porte de sortie. C’était l’annonce d’un coup d’État. La jubilation dans le camp des adversaires de Morsi était d’autant plus grande lundi soir. On savait que Morsi avait déjà été vaincu. Des feux d’artifice ont été tirés place Tahrir. Des voitures roulaient en klaxonnant à travers la ville. Il y avait des familles avec enfants sur la place Tahrir. C’était comme après une victoire au football.

Mais malheureusement, la situation a ensuite changé. Quand l’ambiance s’est-elle retournée? L’ultimatum s’achevait mercredi vers 16h 30, et on pouvait ressentir partout de la tension. Mais tout d’abord, il ne s’est rien passé. Peu après, cependant, vers 19h 00, les événements ont commencé à se succéder. L’armée s’installait à tous les points stratégiques de la ville. Le général Al-Sisi, chef des armées, annonça pour la soirée une déclaration à la télévision nationale. Vers 21h, au moment où il fit part de la destitution de Morsi et de la mise en place d’un gouvernement de transition, la joie fut indescriptible et ne retomba pas au cours des heures suivantes. La fête continua bien après minuit. Les chrétiens ont eux aussi acclamé sans réserves la destitution de Morsi. En revanche, du côté des frères musulmans, c’était la stupéfaction. Certains islamistes fanatiques ont rapidement accusé les coptes d’être coupables, et ont commis ce soir-là un incendie criminel sur une église catholique à Minya, au sud du Caire.

Pourquoi attribuent-ils la faute spécifiquement aux coptes?
Parce qu’alors il n’y a pas de musulmans à accuser. En outre, les coptes sont faciles à intimider collectivement, parce qu’ils constituent un groupe relativement restreint – à peine quelque 10% de la population sont chrétiens. Par ailleurs, cette logique du bouc émissaire renforce la cohésion interne des islamistes. Par exemple, un membre éminent des frères musulmans, Safwat Al-Hegazy, a menacé à plusieurs reprises les coptes de faire couler le sang s’ils manifestaient pour la démission du Président.

Malgré la jubilation après la démission de Morsi, certaines voix soucieuses ne se sont-elles pas fait entendre?
Dans l’ensemble, l’ambiance était très optimiste la semaine dernière. Le départ du pouvoir de Morsi s’est déroulé en grande partie de manière silencieuse. L’armée avait créé contre lui une grande alliance qui comprenait non seulement la gauche, les libéraux et les chrétiens, mais aussi l’Université Al-Azhar et même le parti salafiste Al-Nour. Lors de la proclamation de la démission de Morsi, le pape copte, Tawadros II, est apparu à la télévision assis aux côtés du Grand Cheikh d’Al-Azhar.

Et les chrétiens? N’étaient-ils pas inquiets? En tant que minorité, ils sont particulièrement vulnérables.
Ils craignaient des actes de violence de la part des islamistes. Mais dans l’ensemble, les chrétiens étaient enthousiastes et soulagés. Le message était: ils font à nouveau partie de l’Égypte. Sous Morsi, ils se sentaient exclus. Vendredi, j’ai parlé avec le patriarche copte catholique, Ibrahim. Il considère que les problèmes politiques et économiques sont grands, mais pas insolubles.

Cet optimisme s’est-il dissipé depuis lundi matin? En effet, au moins 51 personnes ont été tuées au Caire au cours d’affrontements entre les partisans de Morsi et l’armée. Certains parlent d’un massacre.
Lundi matin, j’ai assisté de près à cette confrontation. On pouvait voir des partisans de Morsi tout en sang. Des coups de feu retentissaient au loin. Cela a provoqué l’indignation dans le monde entier. Depuis lors, la peur s’est accrue dans le pays lui-même. Ce sont surtout les chrétiens qui se sentent vulnérables. "Nous sommes des cibles faciles", entend-on sans cesse. En plus des regrettables pertes humaines, les dégâts politiques sont grands. Les salafistes se sont retirés de l’alliance de transition. Le Grand Cheikh envisage de suspendre sa participation. Cela retire une grande partie de la crédibilité de la transition auprès des musulmans. Pour les frères musulmans, il est désormais devenu plus facile de dénoncer la destitution de Morsi comme un coup d’État des anciennes forces du régime de Moubarak.

Et maintenant, où sont les adversaires de Morsi?
Au Caire, ils se maintiennent avec persévérance dans le quartier Nasr City, près de la mosquée de Rabaa. Ils y ont installé leur campement. Cependant, les affrontements de lundi matin ont eu lieu ailleurs. Le Cairote de base se rend compte de peu de choses, tant la ville est énorme.

Les médias parlent de guerre civile. Selon vous, est-ce exagéré?
Il faut être prudent avec des termes aussi extrêmes. Bien sûr, le pays est divisé, et même de plus en plus. Il est indubitable qu’une escalade a eu lieu lundi. De plus, les frères musulmans et les islamistes ont une base de partisans solide qui englobe au moins 25% de l’électorat. Ils restent donc un facteur politique. D’un autre côté, le rejet de Morsi transcendait les camps et la ligne de partage ne passait pas uniquement entre laïcs d’un côté et islamistes de l’autre. Place Tahrir, j’ai vu des femmes portant le voile intégral qui étaient contre Morsi parce qu’il faisait une mauvaise politique. Malgré cela, la tendance est au recours à la violence. De plus, des armes sont également disponibles. Il est très improbable qu’on en arrive à une guerre civile comme en Syrie. L’armée et la police sont tout simplement trop fortes. Mais il est probable que des éruptions de violence seront récurrentes. Des attentats terroristes de la part de groupes djihadistes ne sont pas non plus à exclure. Malheureusement, la transition ne sera pas bien silencieuse. Dans le pire des cas, la menace est celle d’un scénario comme dans l’Algérie des années 1990, où les islamistes réprimés par le pouvoir ont basculé dans la résistance armée. Au mieux, les frères musulmans retrouveront le chemin du processus politique.

Maria Lozano

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