Vous le savez, les Médias Catholiques ont réuni les membres du jury qui décernera très prochainement le premier Prix de la Bande Dessinée. Ce mardi, parmi les membres, nous rencontrons JEAN-LUC DUBART... Jean-Luc est professeur de Philosophie et de Religion dans l’enseignement supérieur (Haute Ecole Louvain en Hainaut), mais aussi auteur de livres et de chroniques radiophoniques sur les saints, le folklore, les traditions... Dans la sélection proposée, nous lui avons demandé de critiquer deux bandes dessinées...
"Il faut croire que je vieillis. Et mal. Il me semblait cependant - sans que ce ne soit prétentieux de ma part - que mes lectures et mes choix musicaux se nourrissaient d’éclectisme et d’ouverture. De Bach à Deep Purple en passant par Arno, Wim Mertens et Alain Souchon. C’est tout dire. Fan de bandes dessinées, dont celles éditées par Casterman (il y a toujours eu du Tintin dans mon biberon puis du « A suivre » dans mon verre), j’ai lu avec beaucoup d’émotion « L’homme qui marche », « Le chien Blanco », « Le Journal de mon père » ou encore « Quartier lointain » de Jiro Taniguchi. C’est vous confier aussi et d’emblée que je ne suis pas hermétique au manga. Enfin, à ce type, vraisemblablement très classique et très clair, de manga. A moins, diront les puristes, qu’il ne s’agisse pas de manga à proprement parler tant l’influence occidentale pour Taniguchi est importante. Mais je ne suis pas là pour vous parler de cet auteur japonais mais des « Messagers », le tome 3 de cette fresque et odyssée et saga biblique conçue par Azumi Ryo...
Les Messagers font frémir
« Les Messagers » : entendez par là les prophètes de l’Ancien Testament. Déjà la couverture a de quoi faire frémir : « Nous annoncent-ils la vie… ou la mort ? ». Vaste programme qui n’est pas sans rappeler certaines interpellations aux accents millénaristes. Vous l’avez compris : les mangas ne sont pas ma tasse de thé (japonais). Il me semble toujours que les personnages sont toujours figés dans leur mimique, dans leurs émotions (vous me répondrez que c’est précisément la spécificité du manga. Certes). Une seule expression pour la joie, une seule pour la colère, et, entre les deux, une palette somme toute bien restreinte de sentiments. Où se trouvent la psychologie des personnages, les enjeux politico-religieux, la profondeur de la pensée ? Tout, sur un plan théologique cette fois, gravite autour de la fidélité à Dieu, d’une tension incessante entre polythéisme et monothéisme, entre les idoles et un Dieu qui, au terme, par sa cruauté même, ne s’en détache pas tant…
Pour plus de nuances : je ne nie pas cependant les qualités de cet ouvrage : les références bibliques en bas de page témoignent du sérieux et de la rigueur de la démarche. En outre, elles sont des invites à poursuivre la lecture et à s’en référer au texte vétérotestamentaire lui-même. Pour moi, qui ai enseigné durant de nombreuses années en Régendat Français-Religion et qui m’évertuais à résumer l’Ancien Testament en quelques (maigres) heures de cours, il est bien évident que ce support BD m’aurait considérablement aidé et que je l’aurais vraisemblablement acheté pour la Bibliothèque de la Haute Ecole. Avec la garantie minimale que mes étudiants maîtriseront les histoires les plus représentatives de l’Ancien Testament (même si l’on peut regretter des manques comme l’absence du prophète Daniel, par exemple).
Oui, ce support peut être précieux. Mais à doses homéopathiques alors. Car la lecture de ce manga m’a paru bien fastidieuse. Il me semble même qu’à la fin j’en oubliais les dessins pour lire les phylactères et me replonger uniquement dans l’histoire. J’ai cru entendre que les autres tomes étaient meilleurs. Je ne renoncerai pas à tenter une seconde approche de cette Bible en manga. Parce qu’il ne faut jamais fermer les portes ni sectionner les passerelles. Ce serait mal vieillir. Et moi je vieillis. Et bien ».
Saint Amand, le coup de cœur
J’aimerais adresser mon coup de cœur à la bande dessinée consacrée à saint Amand. Bien sûr, mon regard sera tronqué. Bien sûr, je ne serai pas objectif (je n’ai jamais osé prétendre que je le serai, d’ailleurs, ce serait une aporie : peut-on jamais cesser d’être un sujet même lorsqu’on fait partie d’un jury ?). Donc, de manière tout à fait subjective, je persiste et signe que j’ai apprécié la bande dessinée consacrée à saint Amand. Tout d’abord parce que j’habite à 6 km de Saint-Amand-les-Eaux et que la belle église Saint-Aybert de Bléharies (mon village-frontière d’adoption) fut jadis dédicacée à saint Amand. Et qu’elle comprend dans sa nef une statue restaurée, par Pierre Gransart, de saint Amand. Statue que nous avions retrouvée dans un couloir oublié et poussiéreux.
Ne sont-ce pas là trois raisons suffisantes pour entrer en empathie avec sa lecture ? Vous avouerai-je également que je connais certains membres de la société Amandicum qui a soutenu à bras le corps la réalisation et la diffusion de l’ouvrage ? Vous confierai-je enfin qu’ils m’ont un jour invité à donner une conférence sur les saints dans le cadre de leur association « Amandicum » ? Vous le voyez : je ne peux pas ne pas être subjectif.
Mais j’ai aimé cette bande dessinée parce que, comme je le laissais sous-entendre, je sais aussi tout le travail fourni en amont : la recherche d’un dessinateur (un premier avait été sollicité, des flyers avaient été conçus pour sa souscription, etc.) puis la recherche d’un autre dessinateur, d’un autre scénariste, et vraisemblablement d’autres sponsors pour éditer l’ouvrage. Finalement, c’est Antonio Cossu, professeur à l’Académie de Tournai, qui s’est attelé à la tâche et, surtout, l’a achevée. Avec la collaboration de Benoît Fauviaux.
Je vais maintenant vous dire pourquoi j’ai apprécié cette bande dessinée. Parce qu’elle relate fort bien la vie de saint Amand, né vers 584 dans le Bas-Poitou. Celui-ci commença dans l’île d’Yeu son apprentissage de la vie monastique. Il s’orienta ensuite vers la vie érémitique, à Bourges, avant de commencer le ministère itinérant qui fera de lui le grand missionnaire du nord de la Gaule et de la Belgique. Ordonné évêque en 629, mais sans siège fixe, il évangélisa la région de Gand, en accord avec saint Achaire, évêque de Noyon-Tournai. Evêque-prédicateur durant 17 ans, il fut affecté à l’évêché de Tongres, alors transféré à Maastricht. Impuissant devant l’indocilité de ses diocésains et les mœurs mauvaises de son clergé, il se démit en 649 pour retourner à la vie monastique. On lui doit alors la fondation des deux grands monastères gantois (Mont-Blandain et « Ganda », appelé plus tard Saint-Bavon), peut-être de Marchiennes, de Leuze, de Renaix mais surtout d’Elnone, sur la Scarpe : Saint-Amand-les-Eaux dont il fit son centre d’action. Saint Amand jouit d’un culte fort étendu puisque 27 églises dans le diocèse de Tournai lui sont consacrées. Vous le voyez : je ne peux pas être objectif. J’ai apprécié cette bande dessinée parce qu’elle témoigne bien de la réalité sociale, économique et religieuse de l’évêque-prédicateur. Par ailleurs, le fantastique évoqué (saint Amand contre le dragon) est interprété de manière symbolique (et non ad litteram, ce qui est toujours rassurant) : « On peut dire qu’il affronte aussi ses propres peurs ».
Bien sûr, il y a des bémols: je n’ai pas compris, personnellement, pourquoi, dans le scénario, on faisait basculer les personnages initialement principaux. Je m’explique : les trois personnages sympathiques du début (et qui commencent une sorte d’enquête sur saint Amand) sont délaissés au profit d’un personnage plus austère : l’historien qui, dans la solitude de son bureau, écrit une monographie sur saint Amand. Les trois personnages sont « oubliés » de la page 17 à la page 39. Il me semble - mais je peux me tromper, naturellement - que le récit aurait gagné en force et en sympathie en laissant les trois jeunes s’interroger sur ce personnage hors du commun.
En toute subjectivité, je vous conseille vivement la lecture de cette bande dessinée centrée sur le saint patron de cette belle ville thermale du Nord de la France ».
J-L DUBART/TG
A découvrir: Mini-site "Prix Médias Catholiques de la Bande Dessinée"

