À l’occasion de la publication de "Mes 75 jours de prison à Kigali", un journal écrit lors de sa détention en 2005, le Père blanc Guy Theunis, apôtre de la non-violence, attire l’attention sur le sort de milliers de compagnons d’infortune, jamais jugés, et appelle Hutus et Tutsis à s’unir pour préparer l’après Kagamé.
Devant une salle comble à Bruxelles, le 19 janvier dernier, Guy Theunis commence par demander une minute de silence en mémoire de toutes les victimes du génocide et des massacres qui ont eu lieu au Rwanda et par la suite en RDCongo, et aussi d’Alison Desforges, infatigable défenseur des droits de l’homme, la seule personne à avoir témoigné à décharge, à Kigali, lors de son procès devant un tribunal populaire (« gacaca »), le 11 septembre 2005.
« Ce fut mon 11 septembre », explique paisiblement le missionnaire, arrêté injustement pour « incitation à la haine et implication dans le génocide » lors d’un passage en transit au Rwanda où il avait travaillé comme missionnaire de 1970 à 1994.
En réalité, le prêtre, journaliste, payait sans doute son franc parler, sa dénonciation des crimes commis, depuis 1990, par le FPR sous l’autorité de P. Kagame, et la jalousie du sénateur Antoine Mugesera, qui n’avait pas apprécié le transfert en Belgique de la revue « Dialogue », à laquelle il collaborait, comme Guy Theunis, en son temps. Le dossier du prêtre a finalement été transféré en Belgique où, après une longue et minutieuse enquête, il a été classé sans suite.
De ces 75 jours en prison, « je ne retiens que le positif », dit Guy Theunis, tenant à remercier tous ceux qui l’ont aidé et évoquant l’extraordinaire solidarité entre prisonniers, quelle que soit leur ethnie. Entre les murs de l’immense prison, appelée « 1930 », le prêtre, chaleureusement accueilli, a vécu ce séjour forcé comme une « nouvelle mission » au sein d’une ‘paroisse’ un peu inhabituelle, écoutant et confessant à longueur de journée.
Il a gardé contact avec son « capita », un détenu responsable des autres détenus (plus de 5.000 à l’époque du seul côté des hommes), comme avec d’autres libérés après lui. La publication de son livre est l’occasion d’attirer l’attention sur le sort des nombreux prisonniers (encore 100.000 ?), dont une grande partie croupit, depuis des années, sans jugement ! Parmi eux, des cultivateurs dont on a confisqué les terres, des opposants et non des moindres, telle la principale rivale du Président Kagame aux dernières élections, des défenseurs des droits de l’homme, des journalistes, de nombreux autres citoyens accusés, comme lui, de « participation au génocide ».
Un vrai déni de justice, puisqu’au Rwanda, la plupart des détenus ne répondent de pareils crimes que devant des tribunaux populaires, sans avocat.
Fin de règne
Le président Kagame est de plus en plus isolé ; les crimes commis jusqu’à l’étranger poussent à bout même ses proches collaborateurs qui font défection les uns après les autres, quittent le pays ou sont mis en résidence surveillée. Depuis le génocide de 1994, bon nombre de Hutu -80 à 85% de la population - sont emprisonnés, des Tutsi, venus de l’étranger, s’emparant de leurs maisons. L’Etat impose et commercialise toutes les cultures, privant les paysans de toute liberté et les regroupant dans des villages-bidonvilles. Les internats des écoles secondaires ont été fermés, les gens des campagnes, c-à-d. les Hutu, ne peuvent plus étudier.
« Pareil régime ne peut tenir, explique Guy Theunis, qui lance un appel aux Rwandais de toutes ethnies : « le seul espoir réside dans le dialogue, préparez vous ».
Responsabilité du président Kagame dans le génocide
Interpellé sur le récent rapport français des successeurs du juge Bruguière, dont l’expertise balistique disculperait, selon la presse, l’actuel Président dans les tirs de missiles sur l’avion présidentiel, déclencheurs du génocide, le fin connaisseur de l’histoire rwandaise fustige la présentation restrictive, voire mensongère, faite par certains media. Ce n’est pas en déterminant le lieu de départ, qu’on détermine les auteurs de l’attentat. Les missiles ont été retrouvés et identifiés. La responsabilité en reviendrait bien à Kagame, comme l’affirme l’ancien secrétaire général du FPR, bras droit de Kagame, M. Théogène Rudasingwa, maintenant réfugié aux Etats Unis déclarant l’avoir entendu du président lui-même, ayant aussi demandé d’être entendu par la justice française.
Guy Theunis avait aussi eu l’audace de faire part de ses observations devant l’Assemblée nationale française comme lors de la Commission Rwanda en Belgique. Il y avait posé des questions restées sans réponse à ce jour…
Texte et photo : Béatrice PETIT
"Mes soixante-quinze jours de prison à Kigali", Guy Theunis, Karthala, 264 pages.
Légende photo : À son arrivée en Belgique après son emprisonnement, Guy Theunis montre une carte signée par des codétenus, lui souhaitant "Bon voyage, Père"

