Editorial de Pascal André paru dans le "Dimanche Express" du 27 mars 2011 :
Les Japonais ont peur, souffrent et pleurent comme tout le monde, n'en doutez pas. Mais c'est vrai qu'ils font preuve d'une dignité et d'une maîtrise exemplaires face à la triple catastrophe qui les frappe aujourd'hui. Dans beaucoup d'autres sociétés, le chaos provoqué au Japon par ces trois événements conjoints – séisme, tsunami et menace nucléaire – se serait plus que probablement accompagné de scènes de pillages, d'actes de violence et de crises d'hystérie collective. Le passage de l'ouragan Katrina sur la Nouvelle-Orléans en 2005, on s'en souvient, avait donné lieu à des débordements meurtriers et des désertions au sein des forces de l'ordre, tout comme le séisme de 2010 en Haïti. On comprend donc sans peine l'étonnement et l'admiration des journalistes occidentaux face aux réactions paisibles et civiles des Japonais.
Mais quel est leur secret? Comment font-ils pour rester si calmes et maîtres d'eux-mêmes dans une telle situation? Tout d'abord, les Japonais ont clairement conscience qu'ils vivent sur une terre instable et massivement hostile. Ils n'ont donc pas d'autre choix que de vivre au jour le jour. Pour eux, les biens de ce monde n'ont d'ailleurs qu'une valeur relative, les séismes les obligeant notamment à reconstruire leurs bâtiments tous les trente ans. Ensuite, les Japonais ne cherchent pas de responsables quand une catastrophe les frappe. Le shintoïsme, la religion traditionnelle du Japon, leur enseigne en effet à respecter la nature et à faire corps avec elle plutôt qu'à tenter de la dominer. Enfin, les Japonais ont une conscience collective bien plus développée que la nôtre, probablement parce qu'ils savent que seuls, ils ne peuvent rien faire face aux forces déchaînées de la nature. Raison pour laquelle ils s'entraident si spontanément et respectent l'autorité, seule garante de l'ordre à leurs yeux, même s'ils sont bien conscients de ses manquements.
Bien que profondément meurtri, ce peuple nous donne donc une triple leçon. Premièrement, il nous invite à consacrer nos énergies à ce qui demeure vraiment – à savoir l'amour, la sagesse et la justice – plutôt qu'à ce qui est éphémère et matériel. Deuxièmement, il nous rappelle qu'il est plus sage de se comporter en locataires de la Terre qu'en propriétaires, car nous ne sommes que de passage ici-bas et que rien n'est jamais vraiment acquis. Troisièmement, il nous met en garde face aux dangers du repli sur soi et de l'égoïsme. Seule la solidarité peut effectivement nous aider à affronter les épreuves majeures de la vie et à nous dépasser.

