750 à 800 personnes, en grande majorité des étudiants, ont rempli le Socrate 10 de l’UCL à Louvain-la-Neuve, pour écouter Tim Jackson qui sera proclamé docteur honoris causa deux jours plus tard. Enthousiasme général. Le lendemain midi, l’économiste britannique dialoguait avec Thomas Leysen (FEB), Thierry Jacques (CSC) et Philippe Defeyt (CPAS – Namur).
Ils étaient venus en masse, ce 31 janvier. Beaucoup ont dû s’asseoir par terre. Cet événement, organisé en partenariat avec l’Assemblée générale des étudiants de Louvain (AGL), Etopia, le kot Kap Vert et la Maison du développement durable, est à lui seul un signe de l’importance et de l’urgence des questions soulevées. David Petit a d’entrée de jeu rappelé que la croissance à tout prix était loin d’être idéale, malgré tous les bienfaits apportés. La surconsommation actuelle n’est ni durable ni souhaitable. Il faut changer de modèle. Mais les freins ne manquent pas: méconnaissance du système, peur de la marginalité, absence de plan B, confusion entre abondance matérielle et épanouissement personnel… Or, de nombreuses traditions religieuses, spiritualités et philosophies y invitent, a rappelé le jeune ancien de l’UCL en présentant Tim Jackson, cet économiste britannique qui a l’audace de remettre le dogme de la croissance en question. Un nouvel Al Gore?
Non tenable en l’état
Comment est-il possible de croître sans cesse dans une planète close, s’interroge Tim Jackson. “La croissance n’est pas tenable en l’état. On est déjà au-delà des limites de notre planète.” Mais surtout, qui sommes-nous? La question de la croissance est en effet profondément liée à celle de “l’âme humaine”. Certains estiment que l’économie peut continuer à croître tout en réduisant l’impact matériel. Ce n’est pas le cas, réagit le Docteur honoris causa. De plus, ceux qui disent qu’il y a une solution technologique ne se posent pas la question de l’être humain.
Souvent, l’orateur a fait la distinction entre les pays riches – les nôtres – et les pays pauvres ou émergents. Le rapport à la croissance ne peut être le même. Si elle est encore nécessaire pour ces derniers, dans les premiers, on peut se demander si elle améliore vraiment le bien-être. Ne serait-ce pas aux pays développés à élaborer un nouveau système plus durable?
La consommation est profondément liée à la dynamique sociale. Elle est ostentatoire. Il faut éviter la honte et montrer que l’on peut acquérir les dernières nouveautés. Celles-ci relancent l’économique ainsi que le cercle vicieux du crédit. “On dépense plus que ce qu’on a pour acheter ce dont on n’a pas besoin afin de produire des effets, qui ne durent pas!” Quant à l’État, il est mal pris. Il doit en effet stabiliser l’économie, évitant la récession, et protéger les biens sociaux, les deux n’allant pas souvent de pair. Et l’orateur d’en appeler à un épanouissement moins matérialiste, attentif à autrui plus qu’à soi, et à retrouver l’espace social, mettant en place une économie construite autour des activités de service…
De la conception à l’action
Animé par Eddy Caekelberghs (RTBF), le tour de table du mardi 1er février, a commencé avec Thomas Leysen. Le président de la Fédération des entreprises de Belgique est également président de Umicore. Il reconnait l’importance du développement durable, mais rappelle que le monde des entreprises n’est pas uniforme à ce sujet. «Ce sont les années à venir qui vont nous enseigner comment vivre cette croissance ralentie.» Il suggère une solidarité interpersonnelle, intercontinentale et intergénérationnelle.
Thierry Jacques (CSC) a rejoint Thomas Leysen sur un point: le système actuel n’est plus aussi efficace qu’avant. Selon lui, le livre de Tim Jackson sort du cadre. Or, il est difficile de sortir de ce cadre en pratique, car nous restons attachés à la croissance. «La croissance nous a permis de vivre dans une société du plein emploi et de la protection sociale, elle reste donc très importante pour les travailleurs.»
Philippe Defeyt, a alors pris la parole en tant que président du CPAS. Selon lui, il faut aborder ce projet en partant du point de vue des personnes les plus précarisées. Celles pour qui «l’opulence n’existe plus». La mondialisation du travail a mis les petits revenus «hors jeu». «Depuis 77, on dit que plus de croissance résoudra les problèmes de chômage. Or sur le terrain, on constate que c’est faux!»
Tim Jackson a ensuite réagi à ces différentes interventions. Selon lui, la pauvreté et la prospérité sont liées. C’est pourquoi, il faut réinventer le concept de croissance. Pour la première fois dans l’histoire, l’Homme va manquer de ressources et doit réinventer sa manière de les travailler, de les consommer et de les échanger.

