L’exposition "Entre Dieu et l’Argent - L’Age d’Or des Pays-Bas Méridionaux" à Gand vaut absolument le détour. Mais les commentaires qui accompagnent ces chefs-d’œuvre de la collection privée de Fernand Huts posent question.
L’historienne de l’art Katharina Van Cauteren, qui gère The Phoebus Foundation du chef d’entreprise Fernand Huts (Katoen Natie, Indaver), est la curatrice de cette exposition. Elle est aussi une spécialiste du marché de l’art, ce phénomène apparu dans les villes prospères de l’Europe aux XVe et XVIe siècles. "Les produits artistiques de la Flandre et du Brabant ne tardèrent pas à conquérir le marché mondial. Peintures, sculptures, tapisseries, retables, manuscrits enluminés… autant d’œuvres qui furent de plus en plus recherchées et s’exportèrent avec frénésie. L’art des Pays-Bas du Sud devint un label de qualité, une norme internationale", explique-t-elle.
Quelle qualité en effet! Non seulement les œuvres d’art exposées à Gand sont somptueuses, mais leur mise en valeur au Caermersklooster est également remarquable. L’expo présente des tableaux de la fin du XVe siècle, encore très proches des Primitifs flamands, mais aussi des œuvres du la fin du XVIe siècle qui font penser à la Renaissance italienne. Il y a aussi des manuscrits, des gravures, des tapisseries, des statues polychromes, des retables, et même une splendide tête du géant anversois "Druoon Antigoon" en papier mâché, datant de 1534-35. Quelle aubaine de pouvoir admirer une telle collection d’œuvres d’art que le mécène Huts s’est constituée pendant les décennies! Mais quel dommage que cette expo donne l’impression d’avoir été montée pour véhiculer un message idéologique que l’on retrouve dans les commentaires de l’exposition, dans le catalogue ainsi que dans un tirage spécial de l’hebdomadaire Knack. Or, ces commentaires sont non seulement discutables mais également basés sur plusieurs raccourcis historiques. Selon Huts, "le monde actuel est le produit du Moyen Age. C’est dans la région qui constitue la Flandre actuelle, qu’a commencé à émerger un homme nouveau. Un homme entreprenant: pratique et innovant. Un homme critique, qui ose remettre en question le statu quo. Un homme qui, doté d’un esprit d’entreprise, gagne en puissance et en prospérité. C’est sur cet âge d’or flamand que se sont érigés les Pays-Bas d’aujourd’hui."
Commentaires fallacieux
Et Dieu dans tout cela? Huts, mais aussi Katharina Van Cauteren, le musée Caermersklooster et la maison d’édition Lannoo, s’efforcent ainsi de démontrer que cet homme du XVIe émerge à force de se détourner de la foi et de l’Eglise, les derniers freins de son émancipation. Un petit exemple pour illustrer à quel point les commentaires de cette exposition sont fallacieux: "Les moines ne devaient pas travailler car le peuple les entretenait". Affirmation grotesque d’un apprenti-historien qui ne connaît rien à l’histoire religieuse de nos contrées! Il semble qu’Huts et consorts n’ont qu’un souci: démontrer que l’entrepreneur indépendant de toute autorité publique ou religieuse est le nombril du monde.
N’est-il pas inquiétant de constater qu’un entrepreneur comme Fernand Huts puisse "utiliser" un musée pour donner une vitrine à sa vision partiale? Katharina Van Cauteren est également professeur à l’Université d’Anvers. Bien que le gouvernement flamand veuille se débarrasser des services culturels des provinces, le Caermersklooster est encore toujours le centre d’exposition de la province de Flandre Occidentale. Et la maison d’édition Lannoo (d’origine chrétienne), qui a une grande renommée, a pourtant édité un ouvrage académique sous la direction des spécialistes "objectifs" Véronique Stabel et Peter Stabel. Mais vu son prix (125 euros), il ne sera évidemment pas aussi bien vendu que le catalogue de Van Cauteren et Huts.
Benoit LANNOO
Jusqu’au 1er janvier 2017, musée provincial Caermersklooster à Gand
Info: www.caermersklooster.be


