Le 25 février de l'année dernière, après les attentats de Paris du mois de janvier 2015, l’Assemblée nationale autrichienne a adopté une nouvelle loi sur l’islam. L'objectif de cette loi était de favoriser un "islam autrichien", et de lutter ainsi contre le radicalisme islamiste. Aujourd'hui, cette expérience peut se révéler instructive pour d'autres contextes européens, par exemple dans notre pays, où certaines questions similaires sont actuellement posées...
Le vote de cette loi, qui constituait une première en Europe, a suscité, l'année dernière, un grand intérêt dans d'autres pays européens. Plusieurs organisations musulmanes ont d'emblée accusé le gouvernement de mener une politique discriminatoire contre les 600.000 musulmans d’Autriche (essentiellement d’origine bosniaque et turque), tandis que d’autres, au contraire, ont vu dans cette décision une opportunité pour une meilleure intégration des fidèles de religion islamique.
La loi contenait notamment trois mesures-phare: l’interdiction de financements étrangers pour les mosquées, l’obligation pour les imams de parler allemand, et d’être formés en Autriche. D'après Efgani Dönmez, premier musulman élu au Parlement autrichien, il s'agit d'un pas dans la bonne direction. L’an dernier, il avait pourtant voté contre la loi, estimant que le politique n’avait pas à se mêler de questions religieuses. D’après lui, cette réforme a créé de nombreuses tensions au sein de la communauté musulmane, des conflits de pouvoir et des conflits d'intérêts entre différents courants, dont une lutte pour le contrôle du marché halal en Autriche.
Discrimination ou intégration?
Mais surtout, il estime que la "pression" exercée par la Turquie, l’Arabie saoudite ou le Qatar s’est encore accrue, alors que la loi cherchait justement à réduire la mainmise de ces Etats sur le culte musulman autrichien, en les empêchant de financer des imams autrichiens. Or, ces derniers mois, dit M. Dönmez, "il est de plus en plus difficile d’entendre des voix libérales au sein de la communauté musulmane autrichienne".
Si cette réforme du financement du culte musulman a pu être perçu comme discriminatoire - la communauté orthodoxe autrichienne, par exemple, peut continuer à recevoir des dons de la part de la Russie -, la loi a également octroyé de nouveaux droits musulmans au quotidien: l'autorisation de cimetières spécifiques, la possibilité de mettre en oeuvre des prescriptions alimentaires, ou certaines pratiques, telles la circoncision des garçons ou l’abattage rituel des animaux, ou des congés spécifiques accordés lors des fêtes religieuses. Par ailleurs, un programme dédié à l’étude de l’islam va ouvrir en septembre prochain à la faculté de théologie (catholique) de Vienne. Bref, des mesures qui aident les musulmans à s'intégrer en Autriche, à se sentir reconnus, selon certaines autres personnes.
Un expérience instructive
Après la deuxième vague d'attentats meurtriers à Paris, le 13 novembre dernier, et le relèvement de l'état d'alerte en Europe qui s'en est suivi, en particulier en Belgique, la question de l'intégration des musulmans, dans notre pays, comme celle de la nécessité de favoriser un "islam belge", divise la communauté musulmane chez nous, tout comme ce fut le cas, l'année dernière, en Autriche. Mais ces questions divisent également tous les autres citoyens en Belgique. L'Etat doit-il intervenir dans l'organisation du culte musulman? Comment empêcher le développement d'un islam radical? Faut-il reléguer les différentes religions dans l'espace privé, au nom d'une certaine compréhension de la laïcité, ou au contraire garantir leur libre expression dans l'espace public - selon le principe de la liberté de conscience et de culte? Faut-il soutenir les cours de religion dans l'enseignement officiel, ou au contraire les supprimer - toujours dans cette logique de privatisation du religieux et de laïcisation de notre société?
Telles sont, aujourd'hui, certaines questions qui se posent dans notre pays, comme dans d'autres pays d'Europe, sous différentes formes. En Grande-Bretagne, par exemple, la société est largement communautarisée, ce qui ne semble pas avoir de conséquences plus dramatique que notre système... Autre exemple: en Pologne, on réaffirme avec force une identité nationale, volontiers exclusive de toute différence culturelle ou religieuse.
Dans les mois qui viennent, des questions importantes pour l'avenir de notre modèle démocratique vont être mises sur la table, dans le monde politique. Certains partis voudraient inscrire le principe de laïcité dans la constitution, là où d'autres n'en voient pas l'utilité, ou craignent de réelles vexations à l'égard des croyants de différentes religions.
L'expérience menée par l'Autriche peut se révéler instructive dans la recherche de solutions à certains problèmes qui se posent aujourd'hui, chez nous. D'abord, il nous semble légitime que l'Etat légifère sur certaines questions, en particulier là où il s'agit, justement, de garantir l'égalité de traitement de toutes les communautés convictionnelles, religieuses ou non, et la liberté de religion des individus, entre autres. C'est le rôle même de l'Etat de droit de garantir ces aspects essentiels de notre démocratie.
Ensuite, cela doit-il se faire en vertu d'un principe de "laïcité"? Tout dépend du contenu que l'on met derrière ce terme. En l'occurrence, il ne peut s'agir d'une conviction philosophique déterminée; par exemple, celle qui considère la philosophie des lumières comme un dogme qui doit s'imposer à tous... Si elle s'entend par contre au sens d'un principe formel de droit, reconnaissant l'égale dignité de tous les citoyens, et l'égalité de tous devant la loi, le terme "laïcité" est acceptable par les croyants, et même, il s'impose à tous, personne ne pouvant dicter sa conviction, ou la loi en vigueur dans sa communauté aux autres citoyens. Qu'il s'agisse de la charia ou le droit canon...
Quoiqu'il advienne des futurs débats et discussions, au niveau des autorités ou de la société civile, une erreur devra être évitée: celle de vouloir brimer le "fait religieux" dans notre société, de façon discriminatoire ou injuste, ce qui ne pourra créer que frustration et rancoeur, et pousser certaines personnes au radicalisme. Cela vaut aussi pour l'enseignement: vouloir exclure les cours de religion des écoles, du réseau officiel ou libre, c'est courir le risque que les jeunes cherchent des réponses à leurs questions, spirituelles et existentielles, auprès des sources peu recommandables, et se radicalisent.
D'après lalibre.be
