Sa Sainteté, le Patriarche œcuménique de Constantinople, Bartholomée Ier était l'invité des Grandes Conférences Catholiques le 16 novembre. Il a abordé les défis spirituels de notre société.
Un orateur exceptionnel a occupé la tribune de Grandes Conférences Catholiques: le Patriarche Bartholomée Ier, 270e successeur l'Apôtre André sur le siège de Constantinople. Celui-ci a, en quelque sorte, mettant en perspective le thème qu'il avait abordé lors de sa précédente visite en Belgique, au début de l'année, plus précisément à l'Université catholique de Leuven (K.U.L).
Pour le Patriarche de Constantinople, il s'agit de relever les défis spirituels auxquels notre société est confrontée. "Le défi spirituel auquel les générations de chrétiens qui se sont succédées depuis les premières communautés de Jérusalem est de réconcilier les apparentes antinomies consubstantielles à la divino-humanité du mystère de l'Eglise", a-t-il expliqué, ajoutant "L'espace entre le visible et l'invisible est comblé par le lien renouvelé de communion et se réalise par la grâce déifiante de l'Esprit Saint". Pour Bartholomée Ier, ce lien de communion est identique au paradoxe fondateur de la foi chrétienne. "Elle marque tout autant l'aporie de la raison humaine devant l'immensité de l'amour de Dieu, qu'elle définit la nature, pour ne pas dire l'essence de cette relation à l'aune de la Bonne Nouvelle du Christ ressuscité."
Cinq défis majeurs
L'orateur a ainsi mis en évidence que la notion de lien, la relation et l'interdépendance des êtres souffrent d'une crise multiforme, à la fois morale, familiale, économique, etc. "Le lien de confiance est lui aussi écorné. Aussi, la spiritualité, pour ne pas dire la foi chrétienne qui se déploie dans le mystère de I'Eglise, peut espérer lui redonner une densité". Même si, comme l'a rappelé le patriarche, l'Eglise se dise comme n'étant pas de "ce monde", les chrétiens étaient perçus aux premières heures du christianisme comme "l'âme du monde".
Pour Bartholomée Ier, parler de défi spirituel en revient donc à traiter des ambivalences du christianisme, à l'heure où le monde connaît les plus grands bouleversements qu'il n'a jamais vécus. "Les forces réductrices qui agissent sur nos sociétés contemporaines témoignent de profondes mutations."
L'invité des Grandes Conférences Catholiques a ensuite détaillé ce qui, pour lui, sont les cinq défis spirituels majeurs: le fondamentalisme, la liberté, l'environnement, la médiation et le dialogue. "Il y en a sans doute d'autres", a-t-il reconnu, "mais aucun, à notre sens, ne marque aussi profondément notre temps. Ils nous invitent à repenser la place du religieux dans le monde."
Au vu des derniers événements de Paris, le Patriarche a jugé que le fondamentalisme est très certainement l'un des défis les plus importants pour les religions elles-mêmes, "car tout en se parant de vêtements religieux, c'est la haine de l'autre qui prévaut et utilise la force pour construire des murs de séparation, des frontières infranchissables". C'est un défi que le patriarche affirme croiser au quotidien dans son ministère. "Cette inspiration mortifère traverse des pans entiers de la société, de l'opinion publique la plus large aux élites les plus influentes, voire chez certains responsables religieux qui se font une idée caricaturale de la religion elle-même. Car même si le principe du sacré est de créer une distinction avec le profane, la religion jusque dans son étymologie n'a d'autre sens que de rassembler et de relier. Le fondamentalisme accentue les effets clivants du sacré jusqu'à façonner la sphère sociopolitique dans un mouvement de quasi-divinisation du fait social et renie la qualité de liant de la religion. Le Patriarche Bartholomée, en rappelant l'origine ancienne du fondamentalisme a expliqué que celui-ci se caractérise aujourd'hui non seulement par un attachement funeste aux prétendus fondements du religieux, mais aussi par un puritanisme moral, devant s'imposer dans le cadre sociétal et politique, sans oublier son prosélytisme agressif. "Le fondamentalisme est vécu comme la détention d'une vérité absolue, cloisonnant l'espace théologique et social." Bartholomée Ier n'hésite pas à qualifier le fondamentalisme de "sclérose spirituelle", "une sortie de la religion d'elle-même, que seule une vision sacramentelle du monde permettra d'opposer."
Le deuxième défi relevé est celui de la liberté. "Elle est elle aussi un chemin de vertus dont, comme c'est souvent le cas dans le christianisme, sa présence se révèle avant tout dans l'absence", a estimé le 270e successeur l'Apôtre André. Il a rappelé que l'Eglise se veut un espace existentiel de liberté absolue par sa participation à la nature d'un Dieu, volontairement accessible, mais existant au-delà de toute prédétermination. Cependant, Bartholomée Ier a regretté que le sens commun de la liberté soit aujourd'hui réduit à la seule réalisation de choix individuels. "Les forces individualistes continuent à nous séparer du projet salutaire devant prendre corps dans la synergie divine (…). L'homme renouvelé est appelé à faire le choix du bien. C'est ici la condition inaliénable de sa liberté". Pour le patriarche Bartholomée, "même dans l'acceptation des libertés individuelles se trouve un espace, aussi infime soit-il, dans lequel le libre-arbitre humain n'est plus un monstre d'égoïsme, mais un vecteur de communion."
Le troisième défi spirituel auquel nous devons faire face est environnemental. A cet égard, l'Eglise orthodoxe a toujours été à la pointe de ce combat pour la préservation de la nature et de la planète. Bartholomée Ier s'est réjoui de l'Encyclique Laudato Si' du pape François et sa décision d'instaurer une Journée de prière pour la sauvegarde de la création, le 1er septembre de chaque année, rappelant que cette date marque le début de l'année liturgique orthodoxe. Bartholomée y voit un geste important de François.
Vers un grand concile orthodoxe
La médiation constitue le quatrième défi, occasion pour le successeur de l'Apôtre André de rappeler l'urgence de la protection des chrétiens d'Orient. "Cette tragédie est humaine. Elle est à la fois historique et de civilisation. La menace de leur disparition est globale et nous couperait de racines spirituelles indispensables à l'inspiration d'une époque traversée par des changements profonds". Et de préciser que les chrétiens d'Orient sont les "pierres vivantes" d'une région qui a forgé son histoire dans le pluralisme des échanges et des contacts commerciaux, mais aussi intellectuels et surtout spirituels.
Enfin, le cinquième défi évoqué par le patriarche Bartholomée est celui du dialogue. A l'heure de la communication et des réseaux sociaux, le sens même du dialogue est aliéné, a-t-il jugé, estimant que l'échange, le débat, voire les controverses et les disputes ont perdu de leur profondeur, "car elles ne reconnaissent plus la marque du divin dans l'échange de paroles qui les constitue."
Le Patriarche Batholomée a achevé son intervention en signalant que dans les prochaines semaines, un événement central sera célébré: le cinquantième anniversaire de la levée des anathèmes de 1054, par le pape Paul VI et le patriarche œcuménique Athénagoras. "Il s'agit du fruit le plus direct du rapprochement entre les Eglises sœurs de Rome et de Constantinople", faisant part de son espoir de voir aboutir le processus conciliaire panorthodoxe lors de la fête de la Pentecôte 2016, qui s'inscrit dans la ligne de ce que fut le Concile Vatican II pour l'Eglise catholique. Ce grand concile orthodoxe est, pour Bartholomée Ier, la charnière des cinq défis évoqués.
J.J.D.
Lire le texte de la conférence du Patriarche Bartholomée Ier
