Alors qu'on ne cesse de parler d'intégration de "vivre ensemble", les mesures prises à l'encontre des réfugiés s'inscrivent dans un autre logique. L'humanité dont nos responsables devraient faire preuve, tourne à la dérive sécuritaire. Attention… danger!
Il ne se passe pas une semaine sans que de nouvelles mesures soient prises ou proposées dans le cadre de "l'accueil" des réfugiés sur notre territoire. Début octobre, le secrétaire d'Etat à l'Asile écrivait à tous les demandeurs d’asile irakiens hébergés dans les centres Fedasil en Belgique signalant que les demandes d’asile venant de personnes originaires de Bagdad et de ses districts voisins étaient gelées. Motif: "la situation à Bagdad a changé depuis 2014 et qu’il n’est plus certain que tous les demandeurs d’asile de Bagdad courent un réel risque en cas de rapatriement", écrivait Théo Francken. Mais le 3 octobre, deux kamikazes de l’Etat islamique (EI) s’explosaient dans un quartier chiite de la capitale irakienne, faisant au moins 24 morts. Ces victimes s’ajoutaient aux 257 habitants de la province de Bagdad tués dans des attentats en septembre, selon des chiffres de l’Onu.
Intolérable!
A la veille du week-end dernier, le même Théo Francken a obtenu du gouvernement fédéral de limiter à une première période de 5 ans le droit de séjour accordé au réfugié. Le gouvernement veut de la sorte prendre en compte l'évolution dans le pays d'origine et sa reconstruction s'il sort d'une période de guerre.
Lundi, le ministre de l'Intérieur, Jan Jambon, proposait de "badger" les réfugiés, terme qui a rappelé bien des souvenirs douloureux de l'Histoire! Dans la foulée, on "fichera" les visiteurs des centres ouverts… A noter que les demandeurs d'asile reçoivent déjà de l'Office des étrangers un document d'identité avec photo et même, lorsque leur demande est enregistrée, une carte d'identité orange, également avec photo. Sans parler de la demande du bourgmestre de Coxyde qui porte sur la possibilité de procéder à des perquisitions quotidiennes par une police équipée de gilets pare-balles.
Ces mesures sont avant tout destinées à rassurer une population inquiète de voir arriver sur notre sol des milliers d'étrangers. Elles visent aussi à "racoler" un électorat extrémiste pour qui l'étranger n'a rien à faire chez nous.
Disons le tout net: c'est intolérable! N'est-on pas en droit d'attendre de nos autorités qu'elles soient plus enclines à expliquer la situation, à dire pourquoi il est de notre devoir d'accueillir ceux qui ont fui la guerre ou la misère. Les évêques de Belgique l'ont rappelé récemment dans un communiqué appelant à ouvrir les frontières et à la mise en place d'une solide politique d'accueil. Surfer sur le désarroi des réfugiés et migrants est indigne. Les mesures prises ont tendance à les criminaliser et à les faire passer pour des délinquants potentiels. Certes, il ne faut pas être niais: peut-être que certains d'entre eux présentent un danger, mais n'oublions pas que chaque candidat réfugié fait l'objet d'un "screening" de l'Office des étrangers et du Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides (CGRA). Sans compter que, dans le climat actuel, on ne peut imaginer que les services de renseignements ne se préoccupent pas d'en savoir un peu plus sur chacun.
En période de crise et avec l'ambiance morose qui en découle, accentuée par les mesures d'austérité, il est du devoir des élus de donner des explications pour rassurer. Croire que le "tout sécuritaire" apporte les bonnes réponses est illusoire. Faut-il rappeler à nos édiles que lors de la guerre du Kosovo, à la fin de la décennie '90, plus de 42.000 Kosovars ont été accueillis en Belgique sans que cela ne pose problème ni ne donne lieu à des gesticulations verbales matamoresques?
Posons donc la question: jusqu'où laissera-t-on faire? Qui parmi les élus de la Nation osera prendre le contre-pied de ce discours digne d'un autre temps? Même dans l'opposition, on se montre timoré.
Casser les clichés et les idées fausses
Pourtant il y a urgence. Ici et en Europe. Les files de réfugiés sur la route des Balkans, après les 3.000 morts en Méditerranée, est insupportable pour tout qui a un minimum d'humanité. Ces réfugiés sont rejetés, bloqués aux frontières et le sentiment de haine s'accroît encouragé par certains gouvernements, comme en Croatie et en Hongrie, voire par des mouvements d'extrême-droite, comme en Allemagne. Les actes délictueux à l'encontre des migrants sont en augmentation. Par ailleurs, dans certains pays, les conditions de vie des réfugiés sont invivables. Ainsi, à Calais, cinq à six mille femmes, hommes et enfants, épuisés par un terrible voyage, sont laissés à eux-mêmes dans des bidonvilles, avec un maigre repas par jour, un accès quasi impossible à une douche ou à des toilettes. A cela s'ajoutent une épidémie de gale dévastatrice, des blessures douloureuses, des abcès dentaires non soignés. Sans parler des viols de femmes et des enfants laissés à eux-mêmes dans les détritus. Les violences policières sont presque routinières tout comme les ratonnades organisées par des militants d’extrême-droite, selon Caritas. Et l'hiver est à nos portes qui va encore aggraver la situation. Allons-nous arriver à ce stade en Belgique?
Pouvons-nous rester insensibles? Assurément, non! Sans la solidarité humaine, qui s'est spontanément mise en place chez nous, mais aussi sur les routes d'Europe empruntées par les migrants, qui sait combien de morts nous aurions compté? Chacun, là où nous sommes, nous pouvons au moins casser les idées fausses. Non, nous ne sommes pas "envahis": il n’y a que 8% de réfugiés qui sont accueillis par l’Europe, alors que 86% le sont dans des pays en voie de développement! Non, l'arrivée de réfugiés n'aura pas un impact négatif sur nos emplois et nos revenus. La réalité est tout autre: à l’horizon de 2020, nous aurons besoin de 2 millions de travailleurs en plus pour financer les retraites. Nous avons besoin d’une immigration, notamment qualifiée, comme le répète à la fois Herman van Rompuy, président honoraire du Conseil européen qui cite même le chiffre de 70 millions à l'horizon 2050 pour l'Europe. Ces réfugiés ont des diplômes et avaient un emploi dans leur pays. Ils constituent une source de travail qui serait capable de répondre aux problèmes démographiques de la vieille Europe et de financer à l'avenir nos systèmes de protection sociale.
Casser ces clichés pour replacer l'humain au centre, comme le martèle notre pape François, voilà ce qui devrait être le devoir de nos autorités, à tous niveaux. Mais ce message sera-t-il entendu?
Jean-Jacques Durré

