Le théologien catholique Benoît Bourgine, professeur à l’université catholique de Louvain, nous dit qui et Dieu selon la Bible et la foi chrétienne. Un éclairage important, alors que le contexte nous appelle à un dialogue interreligieux renouvelé. Car comment, en tant que chrétiens, entrer en dialogue avec ceux qui ne partagent pas notre foi, si nous ne savons pas, ou pas clairement, en quel Dieu nous croyons ?
Benoît Bourgine, quelle est la compréhension de Dieu qui caractérise essentiellement la foi chrétienne ?
La Bible, pas plus que la tradition chrétienne, ne donne de Dieu une définition : définir, c’est figer, or Dieu est vivant. De Dieu nous recevons avant tout un appel : « suis-moi », une invitation à un être-ensemble avec lui, un devenir-ensemble pour vivre une histoire, un partenariat. « Je serai qui je serai » (Ex 3,14) dit Dieu à Moïse pour s’identifier. En d’autres termes, « Ce que je suis ? L’histoire d’alliance à vivre ensemble le dira ! » Pour entendre jusqu’au bout qui est Dieu, l’homme saura-t-il ainsi laisser Dieu être Dieu, le Dieu vivant et libre ? Tel est l’enjeu de l’alliance.
La merveille du Dieu de la Bible et de la tradition chrétienne, c’est qu’il ne veut pas être ce qu’il est, sans nous ! Voilà qui est vertigineux: l’absolu n’a besoin de personne parce qu’il se suffit à lui-même, disent les philosophes, mais le Dieu de la Bible, lui, se fait l’un de nous en Jésus, parce qu’il est le Dieu qui ne veut pas vivre sans nous, au point de nous appeler à devenir ses enfants et de nous partager sa propre vie.
Dieu est Père et Fils, dans l’unité de l’Esprit : il n’est pas Un par nécessité, mais Un dans la liberté de l’amour. Aimer dans la liberté, tel est l’objet du long apprentissage qui prend le temps d’une vie pour chacun de nous, le temps de toute l’histoire pour l’humanité. Le Père aime le Fils et le Fils aime le Père, et c’est dans cet espace où il est Un dans l’amour qu’il nous convie pour y demeurer à jamais.
En quoi cette « image » de Dieu est-elle originale, au regard des autres religions monothéistes – et, au-delà, au regard de l’histoire des religions ?
Pour se convaincre de cette originalité, on peut se tourner vers l’islam ou le bouddhisme.
Avec les musulmans, nous adorons le Dieu unique, enseigne Vatican II ; pourtant il y a dans la conception de Dieu et de la révélation une différence significative : le Dieu de l’islam révèle dans le Coran sa volonté, non ce qu’il est ; il parle à travers une dictée angélique, il ne s’en remet pas à ses témoins pour le dire au fil d’une histoire commune, comme dans le judaïsme et le christianisme ; l’islam invite à l’adoration et à la soumission, non à un partenariat d’alliance comme dans la Bible où Dieu fait de nous ses partenaires, ses amis et familiers. Pour les musulmans il est le Dieu miséricordieux envers l’homme, tandis que le Dieu de l’Évangile est amour en lui-même, comme Trinité, et il aime l’homme de ce même amour. Le Dieu du Coran est le Dieu des hauteurs, mais il n’habite pas les ténèbres de l’homme. Le Dieu de Jésus-Christ, lui, est descendu jusqu’au fond de l’abîme pour en faire remonter Adam, c’est-à-dire chacun de nous.
Le bouddhisme tente de répondre à une question : comment se libérer de la souffrance ? Contrairement à la voie du Bouddha, ce n’est pas dans l’extinction du désir que le christianisme cherche le salut, mais par l’intensification d’un désir : celui de partager toujours davantage la vie de Dieu, que nous osons appeler Père parce que son amour nous précède.
Le Dieu biblique nous aime tels que nous sommes, capables du meilleur et du pire, souvent englués par un mal plus fort que nous. C’est dans ce monde de mensonge, de violence et d’injustice que le Dieu d’amour ne craint pas de nous chercher en Jésus-Christ. L’amour inconditionnel à vivre en réponse à l’amour inconditionnel du Dieu crucifié fait du christianisme une religion singulière dans le monde des religions.
Cette compréhension de Dieu a-t-elle évolué au cours de l’histoire du christianisme ? Comment expliquer cette évolution ?
La connaissance de Dieu est évolutive car Dieu ne se révèle pas en général et de manière intemporelle, il s’adresse à travers des témoins au fil d’une histoire. S’il est le Dieu d’Abraham et de Jésus-Christ, s’il se dit par des prophètes et en son Fils, au sein d’une histoire commune avec son peuple, on comprend que le langage pour le dire ne saurait être fixé. Dans les aléas de l’alliance avec son peuple, la liberté du Dieu vivant le place bien au-delà d’une doctrine, d’une morale ou d’un rituel qui pourraient le transformer en idole : c’est l’enseignement de Job, des psaumes et de tant de livres prophétiques. Jésus, le Verbe fait chair, a certes révélé Dieu en vérité, pleinement, mais Jésus est lui-même aussi, pour nous, chemin et vie (Jean 14,6), et donc une connaissance qui ne cesse de s’approfondir, une relation à vivre chaque jour de nouveau.
Aujourd’hui, les Eglises chrétiennes, dans leur grande majorité, condamnent l’usage de la violence au nom de Dieu. Pourtan, la bible contient des pages où Dieu lui-même apparaît comme violent – et parfois aussi le Nouveau Testament. Que faut-il faire de ces passages aujourd’hui controversés ?
Il n’y a pas à châtrer l’Écriture des passages qui nous heurtent, mais il faut les interpréter correctement. Dieu vainc le mal à mains nues, non avec les armes du mal, mais avec ses seules armes, celles de l’amour, - la seule logique que Dieu connaisse ! - en allant comme homme, en Jésus, son Fils incarné, jusqu’au bout du don de sa vie. Quant à la logique du mal, qui est une logique de mort, Dieu ne semble pas même la comprendre tellement elle lui est étrangère, il en est comme surpris, c’est ce que Jésus illustre dans la parabole des vignerons homicides : le propriétaire n’aurait-il pas dû anticiper le sort réservé à son fils ? Dieu n’a donc rien de commun avec la violence des hommes. N’est-il pas ce Dieu qui nous a commandé d’aimer nos ennemis ?
Pourtant Dieu ne craint pas de visiter le monde tel qu’il est, c’est-à-dire un monde de violence et d’injustice. Et nous voudrions l’en tenir à l’écart, en biffant ces passages, par peur de le compromettre ? Il y a différents temps dans la révélation qui connaît une progression, et il faut donc faire la part de la pédagogie de Dieu qui s’adresse à l’homme, en un temps donné, dans un langage qu’il peut entendre… en prenant le risque de l’ambiguïté ! C’est pourquoi certaines paroles peuvent heurter lorsqu’elles sont relues en un temps ultérieur.
C’est que Dieu nous rencontre ici et maintenant, non en un ailleurs enchanté. Il vient en un monde marqué par la fatalité du péché où nous ajoutons mal sur mal en un cercle vicieux mortifère. Or Dieu a déjoué cette fatalité à la Croix, il a mis le mal en déroute en l’affrontant corps à corps, dans l’acte d’amour le plus haut qui se puisse imaginer : Jésus, son Fils, a donné sa vie pour nous. De la mort, Dieu a fait naître la vie, un être nouveau : la force de briser le cercle infernal de la violence nous est donnée dans l’amour inouï qu’il nous porte. Pourtant cela passe aussi par un combat spirituel et un travail de la pensée.
Propos recueillis par Christophe Herinckx
Photo : (c) www.uclouvain.be
Légende photo : le professeur Benoît Bourgine


