Un an après le drame du Rana Plaza, le sort des ouvriers textiles du Bangladesh s'est-il amélioré? Et nos multinationales de la mode vont-elles cesser de fermer les yeux sur les conditions de fabrication de leurs articles?
Le 24 avril 2013, le Rana Plaza, un immeuble de 8 étages situé à Dacca, la capitale du Bangladesh, et qui abritait plusieurs ateliers de confection textile, s'écroulait comme un château de cartes. Des décombres, on retira plus de 1.100 morts et 2.000 blessés. Depuis l'explosion de l'usine de pesticide à Bhopal (Inde) en 1984, on n'avait jamais vécu une telle catastrophe industrielle. Un an après ce drame, le Bangladesh et les multinationales du textile ont-elles pris des mesures concrètes pour améliorer les conditions de travail?
Pour les ouvriers de ce secteur qui représente 80% des exportations du Bangladesh et emploie plus de 4 millions de personnes (dont 80% de femmes), des petits pas ont été faits: une inspection de 1.500 ateliers, financée par les chaînes occidentales d'habillement, a entraîné la fermeture de quelques usines très dangereuses; par ailleurs, une centaine de syndicats ont pu voir le jour et les ouvriers ont obtenu le quasi doublement du salaire minimum.
Indemnités bloquées
Quant aux indemnisations des victimes de cette tragédie, c'est le flou le plus total en raison de la multiplicité de fonds qui ont été mis en place, dont certains ne brillent ni par leur simplicité ni par leur transparence. Un fonds unique a cependant été lancé en décembre 2013 sous la présidence de l’Organisation internationale du travail (après plusieurs mois de négociations entre les autorités bangladaises, plusieurs entreprises donneuses d’ordre, les syndicats locaux et internationaux, l’organisation bangladaise des exportateurs de textile ainsi que des ONG locales et internationales). Le système d’indemnisation de ce fonds est calculé sur la base des dispositions prévues par les conventions internationales relatives à l’indemnisation des victimes d’accidents du travail. Mais à ce jour, ce fonds n'a toujours pas débloqué d'argent: il n'a levé qu'un tiers des 29 millions d'euros prévus. Raison: seule la moitié des 29 marques qui s'approvisionnaient dans les ateliers du Rana Plaza ont pour l'instant versé leur contribution. L'ONG Clean Clothes Campaign fait remarquer que pour ces 29 distributeurs concernés, la contribution exigée représente moins de 0,2% de leur bénéfice... Mais c'est encore trop, semble-t-il, pour une partie de ces donneurs d'ordre clients du Rana Plaza qui expliquent qu'ils ne participent pas à ce fonds parce que leur production était sous-traitée à leur insu dans ces ateliers de confection. En outre, d'autres entreprises ont préféré organiser elles-mêmes l'indemnisation des victimes, ou se regrouper dans l’Accord sur la sécurité des bâtiments et la sécurité incendie au Bangladesh.
Déresponsabilisation organisée
Pour autant, un tel accord ne va pas transformer ces distributeurs en industriels prêts à concevoir et à réaliser sur place des usines dignes de ce nom. C'est bien là tout le drame du secteur textile du Bangladesh dont le développement très rapide s’est accompagné d’une recherche hâtive de locaux, aboutissant à des constructions non adaptées, souvent illégales, louées ensuite à des entrepreneurs tout aussi peu regardants sur les règles de sécurité élémentaires.
Alors que depuis 2005, plus de 700 ouvrières et ouvriers avaient déjà trouvé la mort dans des effondrements ou des incendies d’usine, la catastrophe du Rana Plaza a mis en évidence cette déresponsabilisation organisée que permet la séparation entre loueurs, fournisseurs bangladais et les multinationales du textile qui constituent les donneurs d’ordres. Or ce sont ces derniers qui, par la pression qu’ils exercent sur les prix et sur les délais de leurs fournisseurs, influencent les conditions de travail et de sécurité en bout de chaîne.
Pour améliorer les conditions de travail au Bangladesh, il faut accentuer la pression internationale au niveau mondial en poursuivant voire en renforçant les initiatives nées à la suite de l'effondrement du Rana Plaza. Mais par ailleurs, il faut éviter que les donneurs d'ordre ne quittent ce pays ou que les consommateurs, horrifiés par ce qui s'est passé, ne boycottent des produits "made in Bangladesh" ce qui pénaliserait d'abord les ouvriers de ce pays. Un vrai défi donc, à l'heure de la mondialisation, les multinationales allant toujours vers le mieux offrant. Or en Ethiopie, on trouve déjà des ateliers encore moins chers qu'au Bangladesh…
Pierre GRANIER
