Olivier De Schutter a présenté son rapport sur "Le droit à l’alimentation, facteur de changement". Le professeur belge, rapporteur spécial de l'ONU sur ce sujet, constate malheureusement que la faim et la malnutrition concerne encore près d'un habitant sur huit de notre planète.
Après avoir parcouru la planète dans tous les sens au cours des six années de son mandat, Olivier De Schutter, rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation auprès de l'ONU, a présenté lundi son rapport final. Son diagnostic est sans appel: les systèmes alimentaires actuels, hérités du XXe siècle, ont échoué à résoudre la faim dans le monde.
Et ce, en dépit de l’augmentation de la production agricole au cours des 50 dernières années. Selon les organismes des Nations Unies (dont la FAO), le nombre de personnes touchées par la faim sous sa forme la plus extrême a certes diminué à l’échelle mondiale, passant de plus d’un milliard en 1990‑1992 à 842 millions en 2011-2013 (soit 12% de la population mondiale), mais ces chiffres ne font pas apparaître la sous-alimentation à court terme et sont basés sur un seuil peu élevé de besoins énergétiques quotidiens qui supposent un mode de vie sédentaire, alors que beaucoup de personnes pauvres ont des activités qui exigent des efforts physiques importants.
Ces chiffres ne prennent pas plus en compte la négligence à l’égard des nourrissons ou les pratiques alimentaires qui leur sont inadaptées, ainsi que les soins de santé, l’eau et l’assainissement médiocres. "Même lorsque l’apport alimentaire est suffisant, des régimes alimentaires inadaptés peuvent entraîner des carences en micronutriments, par exemple en iode, en vitamine A ou en fer, pour ne citer que les carences les plus courantes dans une grande partie du monde en développement", indique le rapporteur spécial. A l’échelle mondiale, plus de 165 millions d’enfants présentent un retard de croissance, et 2 milliards de personnes présentent des déficiences en vitamines et en minéraux indispensables à une bonne santé. Paradoxalement, la planète compte aussi 1,4 milliard d’adultes en surpoids, dont 400 millions considérés comme obèses...
Echec de la révolution verte
Bref, nos systèmes alimentaires ont non seulement échoué à résoudre le problème de la faim mais ils ont créé de nouveaux problèmes de santé ainsi que des problèmes environnementaux.
En fait, ces systèmes alimentaires mondiaux n’ont pas réussi à prendre en compte les problèmes de répartition. Selon le rapport de l'ONU, l’augmentation de la production a largement dépassé la croissance de la population au cours de la période allant de 1960 à 2000, mais cette augmentation est allée de pair avec une spécialisation régionale dans une gamme de produits relativement étroite, processus encouragé par la croissance du commerce international des produits agricoles. Du coup, les bénéfices sont allés essentiellement aux grands propriétaires terriens, au détriment des petits producteurs et des travailleurs sans terres, accroissant ainsi les inégalités dans les zones rurales.
Par ailleurs, en mettant l'accent exclusivement sur l’augmentation de la production agricole, Olivier De Schutter met en évidence les graves conséquences pour l’environnement. La "révolution verte" du XXe siècle a associé l’utilisation de variétés végétales à haut rendement, l’augmentation de l’irrigation, la mécanisation de la production agricole et le recours à des pesticides et à des engrais. Mais cela a conduit à une extension des monocultures et, partant, à une baisse importante de la biodiversité agricole, ainsi qu'à une érosion accélérée des sols et à la pollution des eaux.
Cercle vicieux
Autre sujet de préoccupation, la production non durable de viande. D’après une étude de la FAO, la production annuelle de viande devra atteindre 470 millions de tonnes à l’horizon 2050 pour satisfaire la demande prévue, soit une augmentation d’environ 200 millions de tonnes par rapport aux niveaux enregistrés au cours de la période allant de 2005 à 2007. "Une telle croissance n’est absolument pas soutenable", insiste Olivier De Schutter qui pense qu'il faut donc commencer par décourager la demande de viande dans les pays où cette consommation atteint déjà des niveaux plus que suffisants. "La demande de viande réduit la part des denrées alimentaires dont disposent les populations démunies qui, faute de moyens, ne peuvent acheter que des céréales", explique le rapporteur de l'ONU. Sans compter les répercussions néfastes pour l’environnement. D’après l’étude de la FAO, le secteur de l’élevage est responsable de 18 % des émissions de gaz à effet de serre mesurés en équivalent CO2 − soit davantage que les transports.
Or, cet effet de serre est le responsable des changements climatiques qui, si aucune réforme radicale n'est entreprise, pourrait faire baisser les rendements agricoles de 2% en moyenne tous les 10 ans. Pour Olivier De Schutter, il faut donc arrêter ce cercle vicieux dans lequel nous entraîne le modèle agricole actuel et lui substituer une production agroécologique, plus durable et socialement plus juste.
Pierre GRANIER
