Plus ancienne que la basilique elle-même, la petite statue de Notre-Dame de Walcourt n’a jamais cessé de faire battre la ville. Miracle du Jardinet, Grand Tour, marche militaire, gardiens de la Vierge: autour de cette statue millénaire, toute une tradition continue de vivre.
Une Vierge noire ? Pas vraiment…
Depuis un millénaire, cette statue de 62 cm est l’âme de la collégiale et de tout Walcourt. Sculptée dans du bois de tilleul, posée sur un socle en chêne, elle serait la plus ancienne statue mariale de l'Occident chrétien. "Elle a été datée par dendrochronologie, donc par l’analyse d’un élément de bois, qui a permis de déterminer la date de l’abattage de l’arbre. On le situe vers 980", précise David Verzwymelen. "La date de réalisation de la statue se situerait donc quelque part entre 980 et 1020", ajoute Florian Lepinne.
Contrairement à une tradition orale tenace, Notre-Dame de Walcourt n’a pas été sculptée comme une "Vierge noire". Le teint sombre que l’on voit aujourd’hui vient en réalité des plaques d’argent posées sur l’âme en bois aux XIVe et XVIIe siècles, noircies par l’oxydation au fil du temps.
"On retrouve des éléments d’ex-voto, qui ont été fondus et placés sur la statue pour en épouser les formes. Une manière de préserver l’essence du bois", explique Florian Lepinne. "Mais aussi de mettre en valeur la statue, selon une pratique espagnole courante à l’époque", ajoute David Verzwymelen. "Son revêtement rappelle une statue bien connue: celle de sainte Foy de Conques."

Un examen mené à l’Institut royal du patrimoine artistique (IRPA) livra une belle surprise. "En retirant une plaque dans le dos de la statue, on s’est rendu compte qu’elle… était creuse", révèle Florian Lepinne. A l’intérieur, des tissus orientaux, parchemins et bourses de pèlerinage, datés du IVe au XVIe siècle et provenant de Terre sainte. "Notre-Dame de Walcourt avait sans doute vocation reliquaire…" Une partie des tissus a été retirée pour être conservée, tandis que certaines parcelles sont restées dans la statue et dans sa réplique car...
... l’expertise de l'IRPA a également imposé une décision forte: la statue millénaire ne sortirait plus en procession. Trop risqué. C’est désormais une réplique en métal synthétique, réalisée sur base d'un scanner 3D, qui prend la route. La statue originale est abritée dans le transept nord de la basilique, et fait toujours l’objet d’une forte dévotion.

Le miracle du Jardinet : un évènement fondateur
Lors de l’incendie de la collégiale en 1228, la statue de Notre-Dame est emportée hors du brasier par des anges, rapporte la légende. On la retrouve juchée dans un arbre. Tous les efforts des habitants pour la faire descendre échouent. Désespéré, Thierry II, seigneur de Walcourt, tombe à genoux et supplie la Vierge de redescendre. Il lui fait ce double vœu: "Rebâtir le sanctuaire pour accueillir la statue miraculeuse et, sur les lieux mêmes du miracle, en faire une terre de prière", cite le chanoine Jean Tornafol. A peine la prière prononcée, la statue tombe dans les bras du seigneur.
Ce dernier tient parole. Il reconstruit la collégiale incendiée, et l’abbaye du Jardinet sort de terre dans la vallée. Les deux édifices ne connaîtront pas le même destin. A la Révolution française, l’abbaye est pillée, vendue comme bien national, puis détruite. La collégiale, elle, traverse la tourmente. "Elle est préservée justement en raison du culte voué à Notre-Dame", avance David Verzwymelen. La statue de Notre-Dame fut toutefois brièvement mise à l’abri chez un sacristain pour échapper aux potentiels saccages.

Une grande procession au rythme des fifres et des tambours
Très vite après l'évènement du Jardinet, une procession voit le jour pour commémorer ce miracle. Chaque année, le mercredi après la Pentecôte, la statue de Notre-Dame quitte la basilique en soirée pour emprunter les chemins du Grand Tour : 7 kms à travers Walcourt et ses campagnes, jalonnés de 40 chapelles, potales et sanctuaires.
Le mercredi matin, un pèlerinage rassemble les enfants de l’école Saint-Materne. Cette année, les jeunes épaules pourront elles aussi porter une petite statue de Notre-Dame en procession "grâce à un dais en bois plus léger réalisé expressément pour eux", se réjouit l’abbé Jean Tornafol. "Une façon d'inclure activement la jeune génération et d'en faire des passeurs de mémoire."
Le dimanche qui suit, jour de la Trinité, une troisième procession prend la route du Grand Tour, cette fois escortée par des marcheurs de l'Entre-Sambre-et-Meuse. C'est la célèbre marche militaire Notre-Dame de Walcourt, reconnue par l'UNESCO comme chef-d'œuvre du patrimoine immatériel de l'humanité. Les marches militaires constituent aujourd'hui les héritières directes des escortes armées du Moyen-Age, appelées "serments", chargés de protéger le clergé et les reliques lors des processions. De surcroît, elles contribuent à maintenir vivante cette tradition religieuse :"Ce qui sauve le pèlerinage ici, c'est la marche", résume le curé de Walcourt. "Sans procession, pas de marche. Sans marche, plus de procession..."
Le point culminant de la Trinité se joue au lieu-dit "le Jardinet", devant le porche de l’ancienne abbaye. En souvenir du miracle, la commune y plante un grand bouleau où l’on hisse Notre-Dame de la Trésorerie, réplique de la statue originale. Sitôt la statue redescendue et la reconstitution achevée, les spectateurs se précipitent sur le bouleau pour en arracher une feuille, destinée à protéger leur maison des incendies.

Les gardiens de la Vierge, un service discret mais ô combien important
Notre-Dame de Walcourt n’est jamais vraiment seule. Autour d’elle veillent en permanence les gardiens de la Vierge: "Nous sommes neuf, chargés de protéger la statue, de l’habiller, de la préparer pour les sorties, d’assurer son bon transport…", énumère Marcel Valtin. "Une fois en procession, nous l’escortons, nous veillons à sa sécurité, nous assistons les pèlerins qui désirent s’approcher d’elle et nous coordonnons les porteurs du dais".
Car le portage exige aussi de la précision: les porteurs doivent être de même gabarit, afin que la statue reste bien droite. "Sinon, on se retrouve comme avec Abraracourcix, le chef du village d’Astérix, et ses deux porteurs de tailles différentes", plaisante le chanoine Jean Tornafol.
Le rôle des gardiens de la Vierge est crucial, et la surveillance constante car, jadis, des personnes ont déjà frotté couteaux et lames de rasoir sur le manteau de couronnement de 1875 "pour voler des pierres précieuses ou arracher des fils porte-bonheur, comme on le fait avec les Gilles".
Marcel Valtin est gardien de la Vierge depuis plus de 55 ans. "Le doyen de l’époque m’a vu défiler à une marche et m’a appelé: ‘Ta place n’est pas là, elle est près de Notre-Dame!’ Donc j’ai rejoint le groupe. A mes débuts, les pèlerins pouvaient être difficiles à contenir. Il fallait vraiment gendarmer. Il y avait aussi des parents qui prenaient leurs enfants et les posaient sur le dais. Vous imaginez le poids que ça pouvait vite représenter pour les porteurs !"

Trois générations pour habiller Notre-Dame
Gardien de la Vierge, c’est une affaire de famille. La sœur de Marcel Valtin, Renée, est chargée d’habiller la statue et de veiller sur sa garde-robe. Un rôle jadis dévolu aux religieuses de Walcourt. La garde-robe de Notre-Dame est impressionnante: une trentaine de robes, 26 tabliers et dix ensembles de procession complets avec, pour chacun, un tablier, un grand manteau et un voile. "La plus ancienne de ces robes date du XVIIe siècle" précise l’abbé Tornafol. Parmi cette garde-robe, de nombreuses pièces ont été confectionnées par des Walcouriennes. Au début de l’année encore, une mariée a choisi d’offrir sa robe à Notre-Dame pour en faire un nouveau tablier.
Marcel Valtin se réjouit de voir que cette tradition va se perpétuer dans sa famille: "Renée a proposé à Monsieur le Curé que sa fille et sa petite-fille prennent le relais." Une transmission que l’abbé salue volontiers: "Nous avons aujourd’hui cette chance de voir trois générations réunies pour habiller
Notre-Dame".


Clément LALOYAUX
