"Que votre cœur ne soit pas bouleversé: vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi." Les manuscrits anciens ignorent la ponctuation; c’est donc au traducteur de placer la ponctuation la plus adéquate, pour faciliter la lecture. J’aimerais mettre ici un petit point d’interrogation, si vous le permettez. "Vous croyez en Dieu?" Vous croyez vraiment en Dieu? Alors, croyez aussi en moi, dit Jésus.
Une fois la question posée, Jésus poursuit: "Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie." Il n’est pas que le chemin, ou que la vérité, ou que la vie. Il ne peut être réduit à une seule manière de vivre ou de penser… Il est le Chemin, la Vérité et la Vie: et l’ordre des trois termes est capital. Le tiercé n’est gagnant que dans le bon ordre!
Il est tout d’abord chemin, à prendre en se mettant en route: il est mouvement qui suscite un déplacement, déplacement de mes habitudes, de mes certitudes, et renouveau de mon cœur. Il est ensuite, et seulement dans un deuxième temps, vérité; dans l’évangile, le substantif se décline sans cesse en adjectifs: le vrai pain, la vraie lumière… il fait voir et goûter ce qui est vrai, ce qui fait sens. Il est alors, et seulement en un troisième temps, vie: mise en route, ma vie devient vraiment la Vie; non pas une autre vie, mais une Vie autre. L’apôtre Paul s’en était ouvert aux Galates: "Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi" (Ga 2,20).
Et Jésus ajoute encore: "Celui qui m’a vu a vu le Père." Paul commente: "Il est l’image du Dieu invisible" (Col 1,15). Vous n’avez qu’à me regarder vivre, semble dire Jésus. Essayez, en me regardant vivre à travers l’évangile, essayez d’éliminer progressivement toutes les fausses images de Dieu dans votre esprit: Dieu-justicier, Dieu-surveillant, Dieu-dépanneur... ces fausses images qui tombent, à juste titre, sous la critique de vos contemporains.
Je pense à Cana. Jésus a commencé son ministère… en allant à la noce (cf. Jn 2,1-11). Dites, il n’avait rien de mieux à faire, le Fils de Dieu? Jésus a estimé, au contraire, que là se trouvait l’essentiel: être l’image d’un Dieu-proche, d’un Dieu qui chemine et prend part à la joie des hommes, qui se rend présent à tout ce qui est humain, les joies comme les peines, les souffrances et la mort. Un Dieu qui chante avec ceux qui chantent, et pleure avec ceux qui pleurent, comme dans ce verset, le plus court de toute la Bible, face à son ami Lazare défunt: "Et Jésus pleura" (Jn 11,35). Ne nous avait-on pas dit, lors d’un confinement récent, que la religion était non-essentielle, mais qu’étaient sauvegardées, par des mesures d’élargissement, les célébrations de mariages et de funérailles?
Notre communauté chrétienne croit-elle en Dieu? A Jérusalem, rapporte la première lecture, les frères de langue grecque récriminaient. Dans ces sept frères choisis pour le service des tables se reflète l’image de Jésus serviteur, chemin, vérité et vie. Et dans nos vies, point d’interrogation?
