L’art de l’icône en temps de guerre


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L’art de l’icône en temps de guerre
Par Les carnets de Rivages et Alain Arnould
Publié le
4 min

Impensable en Belgique, mais possible en Ukraine : la très officielle Académie Nationale des Arts de Lviv (Ukraine) possède un département d’art sacré qui délivre aussi bien un baccalauréat qu’un master en arts sacrés. Les étudiants y reçoivent un bagage théorique et pratique dans des technologies de leur choix : fresque, peinture sur bois, vitraux, céramique, graffiti, mosaïque.

Profitant d’un passage par Lviv, je suis allé à la rencontre d’Olena Bakovych et Taras Novak, deux professeurs du département.

Dans la tradition de l’Église latine, les icônes sont largement perçues comme des peintures reproduisant des modèles anciens. Comment concevez-vous votre travail en écrivant des icônes ?

Olena Bakovych : La reproduction de modèles anciens est en effet la base de la tradition de l’iconographie. Depuis une quinzaine d’années, l’approche de notre département a cependant évolué. L’artiste reçoit l’espace pour développer son style personnel. Aujourd’hui, l’architecture et la nature occupent moins de place, la palette de couleurs est beaucoup plus variée, les motifs sont davantage graphiques, les figures sont plus expressives et les techniques numériques accompagnent les projets. Il y a une tendance à plus de minimalisme où de nouveaux symboles trouvent leur place. Ce qu’il y a aussi de nouveau, c’est le recyclage de divers matériels comme support. La production d’icônes est actuellement devenue beaucoup plus variée que précédemment.

Qui sont vos commanditaires ?

Olena Bakovych : Les étudiants doivent produire une œuvre pour l’obtention de leur diplôme accompagnés en cela par leurs professeurs. Conjointement, les professeurs ont le temps de créer leur propres œuvres. Aussi bien des personnes individuelles que des communautés des églises orthodoxes et gréco-catholiques s’adressent à nous. Quand il s’agit d’une commande de plus grande ampleur, comme une iconostase, nous travaillons en équipe. Nous écoutons leurs souhaits et leur soumettons un projet. Ensuite, nous passons éventuellement à la réalisation. Nos commanditaires sont donc d’horizons très différents et nous adaptons notre style selon leurs vœux.

La guerre a-t-elle influencé votre travail ?

Taras Novak : Bien-sûr. Elle influence tout notre travail. Il y a d’abord les collègues qui sont partis sur le front. Quinze étudiants et anciens étudiants sont décédés sur le front depuis le début de la guerre. Dans la galerie de l’Académie, nous leur consacrons actuellement une exposition. Ensuite, nos étudiants sont actuellement majoritairement féminins car les hommes sont réquisitionnés pour l’effort de guerre. Dans les sujets que nous traitons aussi, le contexte de la guerre prend une place considérable. Je viens de terminer une œuvre qui m’a permis d’exprimer mes émotions.

Un ami qui est au front m’a procuré quelques planches. Le bas de l’œuvre est calciné, des clous y sont enfoncés. Il évoquent mes ténèbres et ma tristesse. A droite, des motifs de broderie typiques de la région de Donetsk indiquent la provenance des planches et renvoient aux souffrances de cette région. À gauche, le nom du Christ est inscrit, indiquant le statut d’icône de l’œuvre. Au centre du tableau, figure la Sainte Face, dont l’histoire est liée à la ville ukrainienne d’Odessa. Je l’ai doté d’une couronne de fil de fer barbelé, provenant également du front de guerre. Ainsi, la gloire du Christ et le Christ souffrant sont unis. L’auréole colorée qui l’entoure évoque le Christ qui est descendu aux enfers de notre humanité, comme le Soleil de Justice au milieu des ténèbres, rejoignant ainsi la souffrance du peuple ukrainien mais portant l’espérance de la libération et d’une juste paix.

Par ailleurs, je rencontre aussi des vétérans de guerre avec qui j’organise des classes.   Il y a les expositions que les étudiants et professeurs du département organisent à l’étranger. Finalement, le revenu de la vente des œuvres que nous produisons, permet de financer quelques bourses pour les étudiants touchées par la guerre et d’aider les familles d’amis qui sont au front.

Le département d’art sacré de l’Académie Nationale Ukrainienne des Arts n’est pas le seul lieu à Lviv où fleurit l’art sacré. Au centre de la vieille ville, IconArt, une galerie spécialisée en art sacré contemporain encourage et expose quelque quinze artistes qui écrivent des icônes contemporaines. En organisant des expositions, elle offre une vitrine pour les acteurs de la discipline de l’icône qui, sinon, risquerait de rester dans l’ombre ecclésiastique.

En incluant une dimension contemporaine dans leurs œuvres, les iconographes en Ukraine développent un style propre qui se distingue d’autres régions de l’orthodoxie, faisant ainsi écho à l’aspiration des ukrainiens de construire un espace de liberté et de dignité à l’humain, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. La tradition est uniquement une prison si elle se ferme à toute nouveauté.

Sites web: https://lnam.edu.ua/en/faculties/fine-arts-and-restoration/sacral-arts/about.html & https://iconart-gallery.com/en/

Bibliographie: Contemporary Sacred Art, Lviv, Creative Publishing, 2024. ISBN: 978-617-8417-01-7.

Frère Alain Arnould OP à Lviv

Catégorie : Sens et foi

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