Collectif belge, connu pour son université d'été du même nom, Bâtir le Bien Commun entend "redynamiser la critique chrétienne du capitalisme" par l’éducation permanente et le débat. À l’approche de la manifestation nationale du 12 mars, trois de ses cofondateurs livrent une parole engagée sur les mesures gouvernementales, la mobilisation et le rôle des chrétiens dans une société qu’ils jugent de plus en plus inégalitaire.
Bâtir le Bien Commun est un jeune collectif basé à Bruxelles qui s'est fixé pour objectif de "redynamiser la critique chrétienne du capitalisme et des structures de domination", notamment par l'éducation permanente. Le collectif organise chaque année une université d'été sur la justice sociale (infos en bas de l'article), qui constitue leur évènement-phare.
Depuis peu, une frat Bâtir le Bien Commun se réunit une fois par mois au Nomade, café-atelier chrétien situé au cœur de Bruxelles, pour prier et discuter sur des enjeux politiques et théologiques. Des rencontres qui leur permettent également de se coordonner pour porter d'autres activités militantes.
Verra-t-on d'ailleurs des bannières BBC à la prochaine manifestation nationale, le 12 mars prochain à Bruxelles ? Dans le cadre de notre dossier sur la mobilisation de la gauche chrétienne face aux mesures gouvernementales, nous avons interrogé, non pas un, mais trois membres et cofondateurs de Bâtir le Bien Commun : Jean-Baptiste Ghins, doctorant en philosophie à l'UCLouvain, Julien Sébert, référent en écologie intégrale auprès du Vicariat de Bruxelles et François-Xavier Lievens, chercheur en droit du travail à l'UCLouvain.
Pourquoi cette interview à trois voix ? Car, bien qu'ils partagent en commun une même foi et un même projet de société juste et égalitaire, "fondé sur l’Evangile", ils préfèrent s'exprimer à titre personnel, et non au nom du collectif. Un choix qui permet de faire valoir les domaines d’expertise propres à chacun, mais aussi de laisser apparaître, au fil de l'interview, quelques désaccords féconds. De quoi nourrir et enrichir le débat.
CathoBel : Est-ce que Bâtir le Bien Commun sera présent à la manifestation du 12 mars ?
Julien Sébert : On est tellement organisés qu'à l'heure où l'on se parle, nous n’en avons pas encore discuté… Mais en effet, il y a des chances qu'on y soit en tant que collectif, parce que tous ceux qui sont dans la frat Bâtir le Bien Commun portent des réflexions sociétales sur : comment le travail paie, comment on redistribue mieux les richesses, comment est-ce qu'on s'attaque à des enjeux actuels tels que la question écologique ou la question de l'armement... Du coup, ce ne serait pas insensé que le collectif BBC y soit en tant que collectif. Mais si on n'y va pas en tant que collectif, il y aura des gens à titre individuel, c'est certain.
Jean-Baptiste Ghins : En fait, Bâtir le Bien Commun s'exprime parfois au nom du collectif. Mais disons que notre vocation première, ce n'est pas d'être présents en tant que collectif, comme l'est par exemple Lutte et Contemplation en France. Nous, on est plus dans l'éducation permanente, on organise des groupes de discussion, une université d'été... C'est déjà beaucoup de taf' en soit. Oui, on se retrouve régulièrement en manif, mais c'est plutôt de manière informelle alors.
François-Xavier Lievens : Moi, je serais plutôt mal à l'aise de m'afficher comme catho dans ce genre de manif'. Personnellement, je mets toujours une veste verte et je vais avec les miens qui sont les syndicalistes verts. J'ai l'impression qu'aujourd'hui, les chrétiens sont un peu des citoyens comme les autres. Ce qu'il se passe c'est que, comme la situation actuelle avec l'Arizona politise beaucoup de gens, in fine elle va politiser les chrétiens. A mes yeux, le "monde chrétien" c'est quelque chose qui, institutionnellement, vit dans certains comités directeurs d'organisations particulières, genre la CSC, la Mutualité chrétienne, le MOC ou même chez les socialistes. La pilarisation vit encore dans les hautes sphères dirigeantes. Mais, pour le commun des citoyens, je ne suis pas sûr que les chrétiens se vivent encore comme chrétiens politiquement.
Dans l'Histoire de la Belgique, des chrétiens contestataires se sont levés lorsque la justice sociale était bafouée (Daens, Cardijn...) Est-ce que pour vous, dans le mouvement de contestation actuel, il manque d'une voix chrétienne ?
Jean-Baptiste Ghins : Avec le collectif Bâtir le Bien Commun, nous sommes un peu une niche à nous dire chrétiens de gauche. Je pense que c'est assez rare en Belgique. Certes, il existe quelques poches de chrétiens qui assument, au sein de la société, un discours au nom de l'Evangile qui est un discours de gauche et progressiste. Peut-être que nous, nous sommes ceux qui le formulons de la façon la plus explicite en Belgique francophone. Est-ce que ça manque ? Personnellement, je ne m'attends pas à ce que les chrétiens montent au créneau en tant que chrétiens. Je trouve ça dommage quand il y en a qui le font de manière très identitaire, ou qui se sentent très à l'aise sur les sujets bioéthiques ; mais qui d'un coup, sur les sujets économiques ou politiques, là, sont plus frileux. Non, je ne dirais pas que ça manque de mon point de vue.
Julien Sébert : Je crois qu'aujourd'hui, il y a plus un enjeu de témoignage que de revendication identitaire. On ne va pas dire : nous chrétiens, nous avons la vérité politique. Pourquoi est-ce que des personnes comme Daens ont eu un écho à l'époque ? C'est parce que l'Eglise avait une certaine portée, car il y avait un modèle de société chrétienne. Ce n'est plus le cas aujourd'hui et, à mes yeux, on ne doit pas aspirer à retrouver cela. En tant que chrétien, on a une mission de témoignage, c'est là où on est des disciples fidèles, en annonçant le Christ, notamment par notre action. Et quand je dis "par notre action", ça peut être par des manifestations. Quand on échange avec des camarades et avec des personnes de gauche, on n'hésite pas à dire qu'on est chrétiens. Et moi, je rajoute que mes convictions politiques émanent de ma foi.
Jean-Baptiste Ghins : Je pense que là où les chrétiens ont un rôle important à jouer c'est, non seulement dans la lutte contre les mesures d'austérité, mais plus largement encore contre une forme d'extrême-droitisation de la société en Belgique. Ils doivent rappeler encore et encore cette idée d'égalité. C'est un trésor qui est en train d'être perdu, cette idée qu'on est toutes et tous égaux et que, dès lors, on a toutes et tous une dignité qui doit être préservée. La foi chrétienne nous enseigne de manière très insistante que, comme le commun dénominateur est Dieu et que Dieu est incommensurable, les humains sont d'une égalité absolue puisque tous aimés par Dieu. Cette idée-là, j'ai l'impression qu'elle disparaît. De plus en plus, les personnes acceptent de faire souffrir, acceptent qu'il y ait de la chair humaine broyée dans un processus social global, et cela ne semble pas très grave à leurs yeux. Pour moi, les chrétiens ont un grand rôle à jouer face à cela.
Quel est votre diagnostic général sur les mesures budgétaires menées par les gouvernements Arizona et Azur ?
François-Xavier Lievens : On porte un regard très critique sur les politiques menées actuellement. Un des grands drames c'est que, pour soi-disant relancer l'économie, le gouvernement a décidé de casser dans les protections des travailleurs subordonnés. Il fait tourner la machine économique au profit des plus forts et au détriment des plus faibles. Si on ramène ça à un sens chrétien, le Christ nous invite à aller vers les plus vulnérables et non à leur marcher dessus. Or ici, on flexibilise toujours plus l'organisation du travail, histoire de faire travailler les plus précaires la nuit et qu'ils ne voient plus jamais leurs enfants. Et qui vont mourir tôt de surcroît. Parce que des pauvres qui meurent jeunes, cela coûte moins cher en pensions, tout en permettant de les faire travailler la nuit. En étant cynique, cette logique économique apparaît comme géniale.
Jean Baptiste Ghins : Le caractère subversif de la foi chrétienne, au niveau éthique et au niveau de la justice sociale, c'est d'être du côté des plus faibles. Toujours. Or, on a le sentiment que, dans la dynamique actuelle des choses, il y a une forme de mépris pour les personnes plus précarisées, en difficulté. On voit apparaître une espèce de déni, déni de solidarité, déni d'égalité ontologique. On observe un mépris croissant pour les personnes qui sont dans des situations difficiles, qui ne seraient "pas dignes d'intérêt", "pas fréquentables", etc. En outre, il y a une forme de mouvement culturel qui alimente ce mépris, avec des discours et des éléments de langage problématiques, notamment à l'égard des personnes migrantes, des personnes pauvres. On pense que les mesures sont en partie le reflet structurel et économique d'une forme de mépris général pour l'égalité et la solidarité, que nous, en tant que chrétiens, on a envie de défendre. Pour nous, c'est incarner cela qui est subversif dans la foi chrétienne. Ce n'est pas adhérer à l'économie capitaliste et les règles qui la structure, ni performer socialement. Ça, c'est la logique du monde et la logique des récompenses sociales du monde. Mais pour nous, ce qui est subversif, c'est être du côté des faibles et penser constamment : "comment rendre possible cette solidarité ?"
Parmi ces mesures, est-ce qu'il y a des lignes rouges qui ont été franchies ?
François-Xavier Lievens : Je reviens encore avec ça mais, là où des lignes rouges ont été franchies, c'est notamment dans le droit du travail : tout un tas de régimes considérés comme exceptionnels passent en régime ordinaire. Les flexijobs, qui permettent aux pensionnés pauvres de travailler, sont devenus un régime général dans tous les secteurs économiques. Le travail de nuit, qui à la base était pensé pour les services exceptionnels, d'urgence, passe maintenant en régime ordinaire. Tous les secteurs peuvent faire du travail de nuit. Pour moi, c'est la mesure la plus symbolique de toutes. Je veux dire : c'était ça ou autoriser le travail des enfants à partir de huit ans, mais bon, ça ils ne pouvaient pas. Globalement, on assiste à une normalisation de l'exception. Mais il y a d'autres lignes rouges. Par exemple, avec les visites domiciliaires pour les migrants, c'est aussi une ligne rouge. Le caractère privé de la maison n'intéresse visiblement pas le gouvernement, alors que c'est un droit fondamental.
Est-ce qu'on peut encore se dire chrétien lorsqu'on est favorable à la politique qui est menée ?
François-Xavier Lievens : Pour moi, il y a une totale contradiction. Etre chrétien, ça veut dire suivre le Christ. Or, le Christ dit de suivre les plus faibles. Donc, si tu leur marches dessus, t'es pas chrétien, t'es juste un salopard (sic) qui se refait sa conscience morale. Mais les deux autres ne seront pas d'accord avec moi là-dessus.
Jean-Baptiste Ghins : Je trouve que la question est un peu piège. Personnellement, je ne suis pas de ceux qui défendraient qu'il existe une espèce de programme politique directement dirigé vers l'Évangile. Je pense qu'être chrétien réclame une exigence éthique, qui est très difficile à tenir, et que moi-même je ne tiens pas à bien des égards. Il me semble néanmoins que le chrétien doit assumer la difficulté de la solidarité. En tant que chrétien, nous ne choisissons pas l'impératif moral de notre existence. Nous avons l'impératif moral, enseigné par le discours du Christ sur la montagne, de nous mettre au service des plus faibles, d'être dans une position d'humilité, de donner ce qu'on a, de partager.
Julien Sébert : Je pense qu'on ne doit pas jeter l'anathème aux personnes qui ont encore des difficultés à appliquer cela, parce que nous-mêmes, on se reconnaît pêcheurs et limités. Pour moi, se désigne chrétien la personne qui veut suivre le Christ. D'ailleurs, l'idée de l'existence de notre collectif vient justement du fait qu'on sentait une limite dans la pensée parmi les chrétiens qu'on côtoyait, quant aux réflexions économiques. Notre collectif a cet enjeu de rentrer sur le terrain culturel de l'Église et d'interpeller les chrétiens en leur disant : les aspects politiques sont des aspects qui font partie de notre foi et on peut s'appuyer sur l'Évangile pour prendre des décisions politiques, ou du moins pour chercher le bien commun.
Jean-Baptiste Ghins : Selon moi, la structure idéologique et économique qui a été proposée et qui soit le plus en accord avec cette éthique évangélique, c'est typiquement le socialisme. Ou en tout cas une pensée de gauche. Une pensée de gauche à laquelle on doit beaucoup, sur énormément de sujets, que ce soit l'écologie, le féminisme, l'antiracisme. Les chrétiens ont tout intérêt à embrasser cette formulation critique qui donne en réalité une portée politique au sermon de la montagne. Alors, ça ne veut pas dire, selon moi, qu'un chrétien doit nécessairement critiquer l'Arizona. Mais, en tout cas, il ne peut pas se satisfaire des inégalités, de la baisse de la solidarité comme un état de fait, puisque ce n'est pas à lui de décider. Or, je trouve que, très souvent, les chrétiens s'économisent cette part-là. Quand même, ce qui attend le chrétien, c'est le jugement de Dieu. Et moi, je n'ai pas du tout peur de dire que quelqu'un qui, en conscience, abuse de quelqu'un d'autre - par exemple, l'exploite au travail, le force dans des cas de travail de nuit ou le place dans des conditions précaires - il rentre dans le registre du péché.
Propos recueillis par Clément LALOYAUX
Une 5ème université d'été... qui innove !
Le collectif Bâtir le Bien Commun organise pour la cinquième fois son université d'été sur la justice sociale, qui se tiendra du 10 au 12 juillet 2026. A l’occasion de cette édition-anniversaire, l'évènement se tiendra dans différents lieux, tous impliqués dans la défense de la solidarité et d'une révolution écologique : le café-atelier Le Nomade (Bruxelles), le centre écospirituel Cîmes et Racines (Ottignies) et l'église House of Compassion (Bruxelles). Différentes activités intellectuelles, conviviales et spirituelles seront proposées tout au long du weekend sur ces trois sites.
Des informations complémentaires et un lien d'inscription seront bientôt disponibles sur le site du collectif : www.batirlebiencommun.com
▶️ Reportage : L'université d'été de Bâtir le Bien Commun
Une équipe de CathoBel était présente à l'université d'été de 2025, organisée à l'abbaye de Maredret. Découvrez le compte-rendu en vidéo.
