Comment faire la fête en tant que chrétien ?, Quelles tenues pour remplacer le bikini à la plage ?… Enquête sur ces influenceurs qui vous dictent quoi faire au nom de la morale chrétienne


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Comment faire la fête en tant que chrétien ?, Quelles tenues pour remplacer le bikini à la plage ?… Enquête sur ces influenceurs qui vous dictent quoi faire au nom de la morale chrétienne
Un phénomène en vogue : des prêtres, religieux et jeunes laïcs qui expliquent aux jeunes comment se conduire en tant que chrétien. © Montage CathoBel
Par Clément Laloyaux
Journaliste de CathoBel
Publié le - Modifié le
16 min

Nouveaux visages de l’Eglise, les influenceurs catholiques rencontrent un immense succès sur TikTok, YouTube et Instagram. Suivies en masse par une jeunesse en quête de repères, leurs vidéos percutantes parviennent à toucher et à convertir de nouveaux publics. Si l’essor de ces "missionnaires du numérique" est soutenu par le pape Léon XIV, certaines voix déplorent aussi le retour en grâce d’un moralisme chrétien. Attention danger ? Nous avons mené l’enquête.

Un couple peut-il avoir des relations sexuelles avant le mariage ? "Eh bien, la morale chrétienne nous enseigne que la sexualité, qui est un don de Dieu, n’est dans l’ordre voulu par Dieu que lorsqu’elle est ouverte à la possibilité de recevoir la vie…" Cet extrait provient de la vidéo la plus populaire de l’abbé Matthieu Raffray sur son compte TikTok (voir version youtube ci-dessous). Elle comptabilise à elle seule plus de 1,7 million de vues et 146.000 likes !

Filmé face caméra, en soutane, au beau milieu d’un parc public, ce prêtre français nous explique en 40 secondes chrono pourquoi, d’après lui, il est "urgent que les jeunes catholiques retrouvent la fierté et la beauté de la chasteté". Dans l’espace commentaires, les avis sont partagés entre des jeunes internautes qui se fendent malicieusement d’un "Oups, c’est trop tard mon père" et d’autres qui rétorquent très sérieusement: "Y’en a qui rigolent beaucoup ici, mais le jour du jugement dernier ils vont moins rigoler".

@abbe_matthieu_raffray

La sexualité est bonne, car elle est voulue par Dieu, uniquement lorsqu’elle est ouverte à la transmission de la vie ! Il est urgent que les jeunes catholiques retrouvent la fierté et la beauté de la chasteté chrétienne ! #foi #catholique #sexualité #amour #couple #mariage #relations #dieu #jesus #eglise #religion #chrétien #chasteté #morale #plaisir #enfants

♬ son original - Abbé_Matthieu_Raffray

Le phénomène des influenceurs catholiques n’est pas neuf. Depuis plusieurs années déjà, des créateurs de contenu, tels que sœur Albertine, frère Paul-Adrien, Padre Blog, le père Gaspard Craplet et consorts, incarnent les nouveaux visages de l’Eglise auprès de la jeunesse francophone. Mais récemment, une tendance vaguement nostalgique a fait surface en ligne: celle de la prescription morale.

On voit des prêtres et des laïcs dicter ce qui est bon ou défendu, au nom du christianisme. L’abbé Raffray s’y inscrit pleinement. Vidéo après vidéo, il égrène des questions d’ordre moral: Est-ce un péché pour un militaire chrétien d’ôter la vie d’un autre homme?, Est-il possible pour un catholique de se marier avec une personne d’une autre religion? Comment faire la fête en tant que chrétien? Etc

Ne l'appelez pas influenceur, mais "missionnaire du numérique"

Ça fait quatre ans que l’abbé Matthieu Raffray répond aux jeunes par le biais de vidéos. "A l’époque, je ne me rendais absolument pas compte de ce qu’étaient Instagram et les réseaux sociaux" nous confie-t-il. "Je n’étais pas du tout là-dessus. Et puis, avec le temps, j’ai réalisé que ça pouvait être un vrai espace d’évangélisation."

Il se rappelle avoir lu, au même moment, un texte de Benoît XVI "qui disait qu’il fallait envoyer des missionnaires sur le continent numérique." Une étiquette de "missionnaire du numérique" qu’il privilégie d’ailleurs à celle "d’influenceur catholique". "A l’instar des missionnaires qui sont en Asie, en Afrique ou en Amérique, ici aussi, il faut savoir s’adapter au langage autochtone. Il faut saisir les codes, comprendre la façon dont cet univers fonctionne, pour pouvoir alors transmettre l’Evangile efficacement".

Traitant d’une kyrielle de sujets, les "mini-catéchèses" de l’abbé Raffray remportent un large succès sur Instagram, TikTok et YouTube. Ses vidéos sont pensées pour la jeunesse. Elles répondent aux codes du numérique: une question "punchy" suivie d’un raisonnement d’1 minute maximum, un prêtre en soutane qui s’exprime face caméra de façon naturelle et spontanée, et des sous-titres permettant de "consommer" la vidéo partout et en tout temps (transports en commun, auditoire…).

La morale chrétienne, au-delà du permis et de l'interdit

Mais que viennent chercher ses publics? "Aujourd’hui, de nombreux jeunes sont en quête de réponses et d’enseignement sur la foi de l’Eglise catholique, notamment sur les questions de morale. Il y a des catholiques pratiquants bien sûr, mais il y a aussi des gens qui viennent car ils sont d’abord attachés à la foi chrétienne, à l’identité chrétienne, à l’histoire de nos pays. Puis ils se rendent compte qu’ils sont assez ignorants sur le sujet religieux et entament alors une démarche spirituelle."

Souvent sollicité par son jeune public pour savoir si, en tant que chrétien, on peut faire cela ou pas, l’abbé Raffray affirme ne jamais donner de réponse binaire. Et effectivement, dans plusieurs de ses vidéos, le prêtre explique en préambule qu’il ne répondra ni par oui, ni par non. "Il faut faire attention à ne pas tomber dans un simplisme, à l’image de l’islam où il y a ce qui est permis et ce qui est interdit. La morale chrétienne, c’est toujours une question de finalité: Est-ce que ceci me rapproche de Dieu? Ou est-ce que ça m’en éloigne? La réponse dépendra à chaque fois des circonstances, de la personne, de son expérience de vie…" Il précise que ses vidéos ont pour seul but de transmettre le message du Christ et l’enseignement de l’Eglise "le plus fidèlement possible", pour ensuite laisser à chacun le soin d’élaborer sa propre réflexion.

Le rôle du prêtre n’est pas de plaire aux jeunes

Un message qui peut parfois être difficile à entendre et bousculer certaines certitudes, mais qu’il assume pleinement: "Le rôle du prêtre, ce n’est pas de plaire aux jeunes. C’est d’être fidèle à Jésus-Christ. Parce que le seul vrai pasteur, c’est le Christ." Et le prêtre français de citer Jésus dans l’Evangile de Jean : "La vérité vous rendra libre". Pour lui, "la véritable liberté de l’individu se trouve dans la vérité de la foi, de la morale et des dogmes. Sinon, la liberté qu’on prétend avoir, sans le bien de la morale, c’est une illusion de liberté. Et c’est cela qui rend malheureux."

Il ajoute que l’évangélisation numérique ne doit jamais constituer une fin en soi, mais au contraire une porte d’entrée vers la vie pastorale: "Sur les réseaux, je renvoie constamment les gens vers le prêtre de leur paroisse, vers des communautés, des sacrements. On ne peut pas être un "prêtre numérique", ça n’existe pas. Mon but est plutôt d’être un "aiguilleur du ciel" qui dirige les gens perdus dans ce monde numérique vers un prêtre en chair et en os."

Finie la nuance théologique en ligne, place à la polarisation !

L’abbé Matthieu Raffray n’est pas le seul homme d’Eglise à avoir investi le champ de la morale chrétienne en ligne. Le dominicain le plus connu d’Internet, le frère Paul-Adrien, compte sur sa chaîne YouTube plusieurs vidéos au ton prescriptif (Quand on est chrétien, peut-on célébrer Halloween?). Idem pour le père Gaspard Craplet, très actif sur YouTube shorts (Regarder un film d’horreur à connotation religieuse, est-ce que c’est un péché?).

Mais il n’y a pas que les prêtres ! Aujourd’hui, grâce à son puissant algorithme de recommandation et à sa forte interactivité, c’est sans doute la plateforme TikTok qui est devenue le terrain privilégié pour atteindre une large audience. Il n’est pas surprenant d’y voir émerger de nouveaux influenceurs catholiques, souvent des jeunes laïcs de moins de vingt ans, qui se lancent dans l’évangélisation en adoptant un discours tranché et manichéen, dépourvu de nuances – et parfois même de connaissances.

Un format TikTok actuellement en vogue consiste à dresser une liste de péchés, d’interdits, qui empêcheraient soi-disant de se conduire en bon chrétien. Thomas Remy (ici à gauche) connaît bien la terre du numérique. Assistant à la faculté de théologie et de sciences des religions de l’UCLouvain, ce jeune Belge est l’animateur de la chaîne YouTube Foi et Raison, sur laquelle il vulgarise des fondements de la théologie chrétienne.

Il observe, lui aussi, cette tendance à la radicalité du discours. "Evidemment, le médium façonne le message. TikTok, Instagram et YouTube Shorts imposent une forme de discours rapide, affectif, concret, performatif. Il n’y a pas de place pour la nuance théologique, ni pour le discours conceptuel ou argumenté. Sur ces plateformes, on n’argumente pas: on affirme ! Les algorithmes favorisent des contenus qui sont binaires: c’est péché, ce n’est pas péché." Selon Thomas Remy, il faut avoir conscience aujourd’hui que "les plateformes récompensent une forme de simplisme et de polarisation".

Cette tiktokeuse vous dicte les films et livres à éviter "en tant que chrétien"

Parmi ces profils, "Shaïna of God" s’est imposée à 18 ans comme l’une des chrétiennes les plus influentes de TikTok. Convertie sur le tard (elle raconte avoir rencontré Dieu à 14 ans), Shaïna cumule aujourd’hui des dizaines de millions de vues. A travers ses vidéos, elle épingle les livres à bannir lorsqu’on est chrétien, les rappeurs à ne pas écouter, les mots à proscrire, les objets à ne pas avoir chez soi, et même les tenues vestimentaires à éviter.

@shainaofgod Les choses à ne pas faire quand on est chrétien? #tiktokchretien #catholic #tiktoktrend #chretienslife #catholictiktok #tiktokgirl ♬ son original - sha’🇻🇦

Elle propose par exemple des alternatives au bikini à la plage. Dans l’espace commentaires, Shaïna interagit avec ses abonnées pour juger si telle tenue est correcte ou non. Bien qu’elle se défende d’émettre des jugements ("Seul Dieu peut juger et encore moins moi", répète-t-elle), elle prescrit une conduite morale ancrée dans des préceptes comme le "respect de Dieu" ou la "pudeur". Dans une interview donnée au journal Famille Chrétienne en août dernier, elle motivait sa démarche: "Les jeunes ont besoin de voir comment d’autres vivent leur foi."

Sommes-nous face à des pères-la-morale 2.0 ?

La "tiktokisation" du message chrétien n’échappe pas aux critiques. Avons-nous, devant nous, des réels évangélisateurs ? Ou plutôt des moralisateurs? La théologienne Myriam Tonus a un avis clair sur la question. "Quand j’ai parcouru les vidéos de Shaïna of God, je suis tombée sur le commentaire d’une jeune fille qui lui demandait: "Quand est-ce que tu vas mettre le voile pour ressembler aux islamistes?" En moi-même, je me suis dit: bravo, toi tu as vu juste ! Parce que cette Shaïna est fondamentaliste à mes yeux. Elle pourrait être témoin de Jéhovah. Elle vend du contenu, de la morale, mais pour moi ce n’est pas ça la foi chrétienne. Il faut mettre en garde contre des gens comme ça !"

Myriam Tonus n’est guère plus convaincue par les contenus proposés par l’abbé Raffray ou le frère Paul-Adrien: "Leurs vidéos s’inscrivent dans le cadre de "Qu’est-ce qu’on doit croire?". Or la foi ce n’est pas un contenu, ce n’est pas un catéchisme. L’objet de notre foi, il est dans le Credo : Je crois au Père, je crois au Fils, je crois à l’Esprit Saint, je crois à la communion de l’Eglise… Ce n’est pas de la morale !"

A 77 ans, la théologienne belge s’inquiète de voir ressurgir des contenus très traditionnels et conservateurs, reconditionnés dans un format moderne: "Ils sont exactement dans le champ du discours binaire qu’on a aujourd’hui dans la société. Tu es pour, tu es contre. Mais le message chrétien, ce n’est pas du tout ça ! Jésus disait que ses disciples seraient reconnus à l’amour qu’ils ont pour les autres." Myriam Tonus va plus loin: elle estime que l’abbé Raffray et frère Paul-Adrien ne remplissent pas leur rôle d’évangélisateur: "Evangéliser, c’est être soi-même une bonne nouvelle ! Ce n’est pas annoncer du contenu supplémentaire."

La laïque dominicaine dit d’ailleurs "regretter infiniment que l’ordre dominicain ne recadre pas le frère Paul-Adrien": "Je pense qu’il a effectivement fait toutes les études qu’il devait faire, mais c’est comme si ses références s’étaient arrêtées juste après le Concile", déplore-t-elle.

"Aujourd'hui, vous les prêtres, vous ne nous enseignez plus rien!"

L'abbé Eric de Beukelaer rejoint partiellement Myriam Tonus sur l’aspect de l’amour comme accomplissement de la loi: "Vivre la loi sans amour, ça ne sert à rien !" Pour autant, ajoute-t-il, "ce n’est pas parce qu’il y a l’amour qu’on doit faire n’importe quoi. Il faut des balises. Et cela est valable pour tout être humain, pas seulement les chrétiens". S’il reconnaît qu’avant le Concile, les choses étaient un peu trop détaillées ("le Concile a eu raison de laisser plus de place à l’amour"), il déplore la disparition "de choses concrètes" qui peuvent être porteuses de sens pour la jeunesse d'aujourd'hui : "Par exemple le geste du bol de riz lors du Mercredi des Cendres – c’est pour une bonne œuvre et ça marque le coup!"

Sans adhérer entièrement à leur style "parfois vintage" ni à toutes leurs opinions, le vicaire général du diocèse de Liège voit d’un bon œil l’essor des influenceurs catholiques. "Je dirais même: il était temps ! De tout temps, les chrétiens ont utilisé les moyens de communication de leur époque. Saint Paul prenait le bateau, il voyageait, il essayait de parler avec les philosophes de l’Agora en langage philosophique. Jésus lui-même, à travers ses paraboles, avait mis en place un vrai moyen de communication."

Dans sa pratique pastorale, le prêtre constate à quel point les jeunes, "au début de leur cheminement", sont demandeurs de repères clairs : "Surtout les jeunes des milieux populaires, quand je discute avec eux, quand je fais des confirmations, quand je vais dans les écoles, ils me rentrent dedans et me disent: "Mais vous, les prêtres catholiques, vous ne nous enseignez plus rien ! Nos amis musulmans, eux au moins, ils savent ce qu’ils doivent faire ou pas. Les évangélistes aussi. Mais nous, les cathos, on ne sait rien, on ne nous dit rien.""

Converti à l’âge adulte, Thomas Remy atteste de l’importance de rendre l’enseignement chrétien plus accessible: "Les éléments, les termes, les rites de la foi ne sont pas évidents de base. C’est comme une langue étrangère. Moi-même, quand j’ai découvert la foi à 24 ans et que j’ai assisté à ma première messe, je me demandais pourquoi tout le monde se levait et s’asseyait. Puis, plus tard, j’avais des réflexions en rue comme: "Si on m’agresse là maintenant, comment je dois réagir?" Quand on est chrétien, on peut très vite se prendre la tête sur la manière dont on doit se comporter en tant que chrétien".

Le doctorant en théologie systématique, professeur de religion en secondaire jusqu’il y a peu, estime qu’au niveau de la catéchèse, "c’est de plus en plus léger". De nos jours, lorsqu’ils veulent une réponse, les jeunes dégainent leur smartphone, se tournent vers leurs réseaux favoris. "Mais comme l’Eglise n’y est pas", ils tombent sur des influenceurs de toutes sortes. "Quand la parole institutionnelle est rare, d’autres s’en emparent", observe Thomas Remy, comparant avec humour l’Eglise à une "vieille grand-mère qui met du temps à évoluer".

L'Eglise belge reconnaît "n'être pas très en avance"

Dès lors, qu’attend l’Eglise institutionnelle pour emboîter le pas? Le 20 janvier 2025, à la tribune des Grandes Conférences Catholiques, Mgr Terlinden confessait les faiblesses de l’Eglise belge en matière d’évangélisation en ligne: "On n’est pas très en avance. Quand on en parle en Conférence des évêques, il faut généralement expliquer un mot sur deux pour savoir de quoi on cause…" L’arrivée imminente de nouveaux évêques à Namur et à Tournai, tous deux jeunes quinquagénaires, pourra peut-être susciter un nouvel élan dans ce domaine.

Mais l’abbé Eric de Beukelaer insiste: on ne s’improvise pas influenceur. "Il faut trouver des talents, des gens qui ont ce charisme, et les accompagner", conseille-t-il. "Surtout, il faut leur laisser de la liberté. Si quelqu’un sort un peu du cadre et que tout le monde lui tombe dessus, ça ne fonctionnera pas." Petit scoop, le vicaire de Liège confie qu’il ne serait pas contre l’idée de se lancer sur TikTok. "Mais je n’ai pas le temps pour l’instant", plaisante-t-il.

Une Eglise numérique perçue comme trop à droite ?

Ce qui inquiète certains, comme Thomas Remy, c’est la couleur politique que ces influenceurs donnent à l’Eglise. "J’ai l’impression que l’Eglise d’aujourd’hui, à travers les réseaux sociaux, est vue comme très à droite, alors que ce n’est pas du tout le cas dans la réalité !" Sa crainte est que "cette Eglise numérique s’éloigne de ce qu’est vraiment l’Eglise". Depuis qu’il a lancé sa chaîne, il appelle à ce que d’autres créateurs se lancent aussi, notamment pour proposer un contenu "plus nuancé, qui revient aux fondamentaux, au Christ, à la Trinité". "On ne parle jamais de la Trinité, alors que c’est central dans notre foi", déplore-t-il.

Tout comme Thomas Remy, l’abbé Eric de Beukelaer souhaiterait voir une plus grande pluralité de l’Eglise sur les plateformes: "Il faut une diversité d’hommes, de femmes, de prêtres, de laïcs, de diacres, de gens peut-être un peu plus à gauche, d’autres à droite." Par rapport au paysage actuel, il aimerait qu’il y ait des "influenceurs un peu plus progressistes". "Il n’y a rien que je crains le plus qu’une Eglise où tout va dans le même sens", résume-t-il.

Ce débat nous amène à aborder un point essentiel de contextualisation. L’abbé Matthieu Raffray, cité plus haut, est une figure qui ne laisse pas indifférent. Prêtre de l’Institut du Bon Pasteur, promoteur de la messe tridentine et professeur de philosophie durant dix ans à Rome, ce prêtre traditionaliste a suscité plusieurs fois la controverse en France, notamment pour sa proximité avec les milieux identitaires.

Interrogé sur ces accusations, il nous explique être pleinement patriote – "Je pense que tout catholique doit être patriote.". Et réfute la qualification d’extrême droite "émanant, selon lui, des journaux d’extrême gauche": "Aujourd’hui, lorsqu’on défend le christianisme et l’histoire de la France chrétienne, que l’on met à l’honneur nos fondements spirituels, ceux qui détestent le christianisme utilisent cette fausse accusation d’extrémisme pour décrédibiliser ce discours."

En conclusion : assiste-t-on à un retour du moralisme chrétien?

On l’aura compris: en parcourant les chaînes de l’abbé Raffray et d’autres, certains gardent le sentiment amer de voir ressurgir des interdits, des impératifs et des normes d’un autre temps. Comme si l’Eglise tentait à nouveau de s’imposer dans la société en tant qu’autorité morale. Est-ce là pur fantasme? Ou assiste-t-on, sur les réseaux sociaux, à un retour de la règle? "L’abbé Raffray n’hésite pas : "Il faudrait que l’Eglise redevienne une figure d’autorité dans la société, bien sûr. Quand on est chrétien, on pense que le message du Christ c’est la voie du bonheur, et que donc tous ceux qui s’écartent du Christ ne peuvent pas être heureux véritablement et ne peuvent pas faire le salut de leur âme, ou alors plus difficilement." Pour autant, il ne pense pas que l’Eglise remplisse actuellement ce rôle, "non, malheureusement…".

A l’opposé de cette vision, Myriam Tonus dresse un parallèle préoccupant avec le contexte politique ambiant: "On voit ce retour en politique très inquiétant d’une droite décomplexée qui en veut à l’immigration, qui veut renvoyer les femmes chez elle, qui ne veut plus de personnes différentes… Le catholicisme est en train d’embrayer dans ce sens. Ce que ces influenceurs vendent, c’est de la propagande, plus idéologique que liée à la foi." Citant une phrase du musicien Gustav Malher ("La tradition n’est pas le culte des cendres, mais la préservation du feu"), elle déplore qu’on soit aujourd’hui dans "le culte des cendres".

Thomas Remy est moins inquiet: "Je ne crois pas qu’on vive un retour en arrière, parce que l’époque est différente. Ce n’est pas un retour au moralisme, pour moi. C’est plutôt une réponse spontanée au vide normatif. On est dans une autre époque." Mais il émet toutefois quelques mises en garde: "Il faut bien dire aux jeunes que la foi chrétienne, ce n’est pas une orthopraxie: ce n’est pas d’abord une morale, des règles, etc. C’est avant tout une orthodoxie, du contenu. Le cœur de la foi, c’est l’incarnation et la Trinité."

L’abbé Eric de Beukelaer n’est pas convaincu non plus que l’on assiste ici à un "retour des vieux épouvantails". La radicalité des discours entendus dans ces vidéos répond à un "mode de communication contemporain basé sur le court". Il rappelle en outre que la morale chrétienne "est la morale la plus radicale de l’univers": "Elle exige qu’on devienne des saints, mais, nuance-t-il aussitôt, elle comprend tout et elle pardonne tout." Pour lui, les influenceurs devraient davantage insister sur le fait que "même si on n’y arrive pas, ce n’est pas la fin du monde. Dieu nous aime quand même." Enfin, il donne un ultime conseil: "Eteignez vos écrans de temps en temps, faites silence, entrez en vous-même et apprenez à prier. Je crois que ça, c’est encore le plus important".

Dossier par Clément LALOYAUX

Catégorie : Sens et foi

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