Dans L’Air mouillé, Cécile Juan suit un jeune Français parti au Japon à la recherche de sa sœur (et amie d'enfance de la réalisatrice) disparue en 2018. Un film de résilience à découvrir de toute urgence.
En France, c’est une histoire que l’on classe dans les faits divers. Pour la réalisatrice bruxelloise Cécile Juan, c’est beaucoup plus que ça. En 2018, son amie d’enfance Tiphaine Véron part seule au Japon pour y faire le voyage dont elle rêve depuis de nombreuses années. Première étape de ce voyage: la ville de Nikko, dans les montagnes à 150 kilomètres au nord de Tokyo. Le 29 juillet, après avoir pris son petit déjeuner à l’hôtel, elle disparaît sans laisser de traces. Ses affaires sont restées dans sa chambre. Où est-elle? Aujourd’hui encore, ses proches continuent de se poser cette question.
Partir, revenir, repartir
A l’époque, en l’absence de réponse et devant le risque de voir l’affaire classée, sa famille décide de prendre les devants et de mener elle-même l’enquête. Les autorités japonaises ne leur facilitent pas la tâche. C’est un pays déroutant où on ne cherche pas vraiment les disparus, notamment s’ils sont étrangers. Pour ne rien arranger, le covid met le monde à l’arrêt début 2020. Alors, quand à l’automne 2022 les frontières japonaises ouvrent à nouveau, Damien, le frère de Tiphaine, ne pense qu’à une chose: repartir.
Caméra à l’épaule
C’est à cette occasion que la réalisatrice Cécile Juan décide de l’accompagner, caméra à l’épaule, pour un périple aussi frénétique que monotone; elle le suit dans ses démarches, ses doutes, ses espoirs et les fausses pistes qu’il ne peut pas négliger. On assiste à divers moments d’une enquête éprouvante pour retrouver des traces inexploitées que Tiphaine aurait pu laisser çà ou là. Parfois, le reflet de la réalisatrice ou sa silhouette à contre-jour s’invitent dans le film. Il semble alors bien difficile de filmer une réalité qui la touche à ce point.
Filmer l’absence
On ne sait pas ce que Tiphaine Véron est devenue, qui elle a pu rencontrer, sur quel sentier elle a pu s’aventurer. On ne sait rien. Malgré les recherches, les détectives, les commissions rogatoires, l’interpellation du président Macron et du ministre de la Justice Dupont-Moretti, rien. Alors que faire de ce vide? Le remplir d’espoir ou de résignation? Dans le film, les membres de la famille de Tiphaine parlent d’elle au présent et se refusent à employer le passé quand ils parlent d’elle, un passé qui pourtant leur échappe parfois, au creux de la fatigue.

Un Japon sans fleurs ni kimonos
L’appartement de Tiphaine qu’on vide au bout d’un an, les paysages urbains et sans charme du Japon, les maisons abandonnées dans lesquelles des médiums s’aventurent; tous ces lieux dont la disparue est absente sont montrés tandis qu’étrangement sa présence est sans cesse palpable, comme en superposition des images. Aussi absente que présente dans le film comme dans l'esprit de ses proches, Tiphaine Véron est dans l’air, imprégnant cette atmosphère moite, comme un fantôme qui hésiterait entre partir au-delà et se manifester une dernière fois. Parfois, tout accable, l'air est si humide qu’il en devient "mouillé", écrasant, comme le signale le titre du film. Et pourtant, à divers moments, ce sont aussi des éclats d’humanité qui transparaissent lors des nombreuses rencontres que cette situation suscite, des regards francs et chaleureux; l’entraide, la vie, l’écoute, l’espoir, la compassion.
Faire son deuil
Pour la réalisatrice, il a surtout été question de capter différents instants d’un deuil à la fois douloureux et impossible. "Le film s’inscrit dans un moment où l’urgence n’est plus la même. Au fond de nous, même si c’est douloureux, on sait qu’il y a de grandes probabilités qu’on ne retrouve pas Tiphaine vivante. Pourtant, on n’est pas non plus en deuil. Tant que le mystère demeure, pour moi Tiphaine n’est ni morte, ni dans la vie." Et c’est de cet entre-deux terrible que ce film essentiel témoigne, avec affection et sensibilité.

Julien PAUL
Ce documentaire est disponible en libre accès (jusqu'au 19 septembre) sur le site de son producteur Sanosi: sanosi-productions.com
Retrouvez Cécile Juan dans l’émission de 1RCF Belgique consacrée au cinéma, en podcast dès jeudi 4 septembre sur cathobel.be
