Opinion : Sauvons la société civile au Liban


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Opinion : Sauvons la société civile au Liban
La Soeur Thérèse Karam, directrice de l'école des Filles de Charité à Mreijé, en janvier dernier. Son école est la seule école chrétienne de la banlieue sud de Beyrouth et elle a été fortement endommagée par les bombardements israéliens de fin de l'année dernière. © L'Oeuvre d'Orient
Par Vincent GELOT
Publié le
4 min

L’Etat libanais accumule les impayés envers les institutions non étatiques à but non lucratif. Or celles-ci ont joué et continuent de jouer un rôle crucial au service des plus vulnérables au pays du Cèdre. Vincent Gelot, responsable des projets de L’Œuvre d’Orient notament au Liban, presse les bailleurs internationaux d’en tenir compte.

A la suite de la crise multiple de laquelle le pays du Cèdre tente de se redresser, un grand nombre d’institutions non étatiques à but non lucratif souffrent d’impayés systématiques de la part de l’Etat libanais. Ce sont ces institutions qui – malgré tout –, ces dernières années, ont garanti éducation, soins médicaux et assistance sociale pour les plus vulnérables au Liban, toutes confessions confondues. Mais le soutien que ces acteurs locaux reçoivent de la part des bailleurs internationaux est marginal, voire inexistant.

Au lendemain du conflit armé qui a frappé le pays, au terme de cinq années d’une crise économique foudroyante, L’Œuvre d’Orient croit que ces institutions – associations laïques, institutions religieuses chrétiennes et société de bienfaisance appartenant aux autres confessions qui composent la mosaïque religieuse propre au Liban (druzes, sunnites et chiites) – ont plus que jamais un rôle à jouer dans la reconstruction du Pays du Cèdre. Leur présence est un signe de solidarité et de paix pour tous les Libanais et toutes les Libanaises. Il est de notre devoir de ne pas les oublier.

Secteur public minoritaire

Il est coutume de dire que sa mosaïque culturo-ethno-religieuse forme la singularité du Liban, mais on oublie souvent que le pays a une autre singularité : le secteur public y est très minoritaire par rapport au secteur privé. Quelques chiffres en guise d’exemples : seuls 20% des élèves libanais sont scolarisés dans le secteur public; de même, seulement 20% des hôpitaux du pays appartiennent à l’Etat; et un secteur associatif local particulièrement dense et actif joue un rôle vital auprès de bénéficiaires de toutes confessions, hommes et femmes, de toute condition sociale, sur tout le territoire.

Une partie du secteur privé est évidemment à but lucratif, mais nous parlons ici d’une myriade d’institutions à but non lucratif qui rendent un service public : des établissements scolaires semi-gratuits, des dispensaires, des hôpitaux, des centres pour personnes âgées, des centres pour personnes handicapées, des orphelinats, etc. Ainsi, l’hôpital psychiatrique de la Croix à Jal el-Dib au nord de Beyrouth – tenu par la Congrégation des Sœurs franciscaines de la Croix du Liban – est le seul hôpital psychiatrique de la région; ses services sont indispensables pour tout le pays.

Impayés par l’Etat libanais

Le dispositif est inédit au Proche-Orient : le gouvernement libanais délègue au secteur privé des missions de service public envers les personnes vulnérables. Chacune de ces institutions signe un contrat de subvention avec le service de l’Etat concerné : le ministère de l’Education, de la Santé ou des Affaires sociales et les caisses d’assurance maladie. Or, depuis la crise de 2019, ces services ne paient plus ou avec des délais importants – des retards de 2 à 10 ans – et souvent sur des comptes gelés et donc inaccessibles.

Par ailleurs, quand ces subventions sont payées, elles le sont au taux de la livre libanaise à la date du contrat, alors que celle-ci a perdu jusqu’à 98% de sa valeur depuis 2019 ! A la suite d’un appel des patriarches et des évêques catholiques au Liban à l’occasion de la Journée Mondiale des Pauvres du dimanche 19 novembre 2023, et à la demande du patriarche maronite, le cardinal Béchara Boutros Rai, L’Œuvre d’Orient a chiffré ces impayés dans un rapport concernant 254 établissements sans but lucratif, toute confession confondue, servant plus de 150.000 bénéficiaires.

Réduction de personnel et fermeture de centres

Prenons l’exemple de la société de bienfaisance sunnite Makassed : la dette brute de cette institution est de plus de 200.000 dollars; actualisée, elle s’élève à presque 9,5 millions de dollars. Ce manque à gagner a obligé cette association philanthropique à réduire son personnel et à limiter ses investissements. Plus encore, depuis le début de la crise elle a été forcée de fermer 31 de ces 38 écoles semi-gratuites réparties à travers le territoire. Cela met en péril sa mission d’intérêt général et la scolarisation de milliers d’enfants libanais.

Un grand nombre des écoles semi-gratuites au Liban sont confessionnelles; néanmoins, elles accueillent tous les élèves sans aucune distinction religieuse. Ainsi, l’école maronite Al Moutran Al Raaiya à Bab el Tebbaneh, un quartier de Tripoli, scolarise 299 élèves parmi lesquels un seul est chrétien. La fondation aconfessionnelle Al-Kafa’at offre à son tour des services de réhabilitation gratuite à plus de 900 personnes atteintes d’un handicap. Malheureusement, entre 2019 et 2022, elle a été forcée de fermer 80% de ses centres et de renvoyer chez eux une grande partie de ses bénéficiaires.

Cri d’alerte

Nous nous limitons à ces quelques exemples ici. Ils suffisent pour étayer que ce secteur privé à but non lucratif au Pays du Cèdre est au bord du précipice : l’Etat libanais, lui, doit entretemps plus de 150 millions de dollars. Et le secteur public au Liban étant totalement dysfonctionnel, ce sont les plus vulnérables dans la société libanaise qui en paient le prix. Nous lançons donc un cri d’alerte : les bailleurs internationaux, qui sont en général très réticents quand il s’agit de soutenir des petits acteurs privés, doivent absolument revoir leur position dans le cas du Liban.
Les impayés de l’Etat libanais envers les institutions non étatiques à but non lucratifs doivent être soldés à leur juste valeur, car ces moyens sont in fine destinés aux Libanais les plus fragiles.

Vincent GELOT


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