La douleur de deux mères


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La douleur de deux mères
Par Michel WERY
Publié le
3 min

Il y a deux mille ans, Marie pleurait son fils crucifié. Aujourd’hui, c’est la mère d’Alexeï Navalny qui pleure son fils. A vingt siècles d’intervalle, une même horreur. Peut-être aussi une même foi. C’est la comparaison qu’ose Michel Wery, paroissien fidèle et chroniqueur régulier.

Il m’arrive d’arriver un peu à l’avance à la messe du dimanche.

Aujourd’hui, je fais mon petit tour. J’ausculte l’une après l’autre les grandes toiles du XIXe siècle qui tapissent les hauts murs de l’église. Toutes peintes par des artisans d’académie locaux. Entre les deux, des bas-reliefs en bois sombre sont accrochés au mur. Au-dessus de chacun d’eux, dans le fronton, un chiffre est inscrit en grandes lettres romaines. Je m’arrête un peu par hasard au numéro XIII (13) sans encore regarder ce que représente la scène. Plus bas, je lis en lettres d’or: “Jésus est détaché de la croix et remis à sa mère.”

Depuis la fin de ce mois de février, les médias ne parlent que de cela: le martyre et la mort de l’opposant russe Alexeï Navalny, incarcéré puis décédé dans la terrible colonie pénitentiaire de Kharp en Russie.
Le Christ, et, deux mille ans plus tard, Alexeï Navalny. La mère du Christ; la mère de Navalny.
Vingt siècles les séparent.

Mater dolorosa

L’histoire raconte qu’après avoir obtenu de Pilate la permission que requiert la loi romaine pour enterrer les condamnés, Joseph d’Arimathie et Nicodème arrivent au Calvaire. Alors que les autres ont fui, ils détachent le corps de Jésus de la croix et, courbés au-dessus de la mère de Jésus, ils le déposent en douceur sur ses genoux. Elle a la tête inclinée, alourdie de toute la souffrance que peut éprouver une maman à la vue de son fils assassiné par l’arbitraire des hommes. Spectacle insupportable. Mater dolorosa!

A la télévision, Madame Navalnaia semble avoir elle aussi rempli les formalités tatillonne de l’administration russe pour récupérer le corps de son fils. Malheureusement, on lui signifie que le corps n’est pas à l’endroit où il était censé être. Situation ubuesque, une torture de plus pour cette maman qui a déjà tant enduré et doit encaisser l’insupportable assassinat programmé de ce fils épris de liberté. Mater dolorosa elle aussi! Silencieuse, blême, le trait tendu à l’extrême, nous la voyons accompagnée de deux personnes, sur le perron d’un bâtiment public.

A vingt siècles d’intervalle, ces deux femmes ont vécu le même martyre: la perte de leur fils chéri, ce fils dont elles ont accouché et qu’elles ont aidé à mûrir, ce fils torturé puis condamné et mis à mort par la décision des hommes…

Deux mille ans séparent ces deux événements, et pourtant deux femmes vivent la même horreur, la barbarie décomplexée des hommes, tout cela au prétexte d’un état de droit rigoureux et d’un juridisme procédurier à l’extrême par pur plaisir despotique.

Feuilles de palmiers et tapis de roses

Pâques approche. Le Christ est rentré triomphalement dans la ville, accueilli par des Hosanna et des feuilles de palmiers. Puis la nuit noire s’est abattue sur la vieille cité le Vendredi saint avant que ne s’annonce l’historique résurrection.

A Moscou, le régime a étouffé toute forme d’expression. Le peuple s’est tu. Puis, bravant la menace policière, il s’est levé et a marché comme un seul homme. Il a défilé en silence devant l’église où l’on célébrait le défunt selon le rite orthodoxe. Un tapis de roses exprimait mieux que toute parole sa reconnaissance envers l’homme qui n’a pas plié et l’espérance irrépressible de liberté qu’il a instillé dans le cœur de ses concitoyens.

Il était une fois, à deux mille ans d’intervalle, deux hommes qui apportèrent à leurs contemporains un idéal fou, un idéal irréductible de liberté, un idéal de dignité, un idéal urbi et orbi!
Il était une foi.

Michel WERY

(Titre, chapô et intertitres de la rédaction)

Catégorie : Opinions

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