L’intelligence artificielle (IA) est prodigieuse. Mais, tel un feu d’artifices, ses succès éclatants peuvent nous éblouir, au point de nous aveugler. Frédéric Close, magistrat émérite et lecteur de Dimanche, s’en inquiète. Il nous propose au passage une réflexion sur l’intelligence humaine.
Dans la mesure où l’intelligence est faite de mémoire et de logique, rien n’empêche la machine de la remplacer et même de la surpasser. Dès lors qu’elle se distingue surtout par l’inventivité, voici qui devient plus improbable. Quelle que soit la richesse des "informations" dont elle dispose, l’"informatique" ne pourrait, en effet, que transposer une idée ou un raisonnement précédemment expérimenté; sa pauvre imagination ne pourrait que difficilement en créer elle-même. En outre, elle reste à la merci de ceux qui la nourrissent de données, vraies ou fausses. Soumises à l’implacable loi du nombre qui semble les conforter, ces dernières sont d’ailleurs d’autant plus pernicieuses. Restant généralement anonymes, de surcroît, ces données bafouent autant les droits de leurs auteurs qu’elles laissent des erreurs sans responsable.
L’intelligence du cœur
Ce qui, toutefois, limite les capacités de l’ordinateur à celles d’une intelligence dite "artificielle", c’est qu’il lui manque "l’intelligence du cœur". Entendons par là cette part de sensibilité et de ressenti, inséparable de toute réflexion ou action humaine. Elle seule permet de percevoir la beauté et la bonté, de rechercher la vérité, d’élever jusqu’à la métaphysique et d’approcher ainsi des idéaux inaccessibles. C’est la pensée qui mène à l’action: elle l’inspire puis doit la guider jusqu’à son terme. Or, il semble définitivement exclu que, pas plus que l’animal le plus doué, la machine puisse réellement penser, c’est-à-dire concevoir des abstractions, inventer des symboles, concilier des réalités apparemment contraires, espérer, faire confiance, aimer jusqu’au pardon et, surtout, agir en conséquence.
Nous ignorons encore jusqu’où l’intelligence artificielle pourra nous conduire. Elle l’ignore vraisemblablement elle-même, puisque ses prévisions ne peuvent dépasser ce qu’elle entrevoit au départ de son seul savoir. Ses progrès sont néanmoins exponentiels car elle applique sans cesse les vieilles recettes à de nouvelles situations, tandis que toute nouvelle avancée lui laisse percevoir la suivante. Ainsi, son automatisme ne fait malheureusement que s’accroître de sorte que, se conformant à un programme imposé, elle se déshumanise de plus en plus. Là gît l’un des grands défis du transhumanisme.
Obéir à la machine
Paraissant aller de soi, les solutions proposées par l’IA confortent la pensée unique dont souffre déjà notre monde. Elles ne laissent qu’une place de plus en plus réduite à l’initiative, à la contradiction, à l’ouverture aux autres et à l’empathie. Comme tous les progrès des outils et des techniques, elles vont permettre de gagner du temps et d’économiser de l’énergie, mais elles vont aussi augmenter l’écart entre ceux qui bénéficient de l’aide de l’IA et ceux qui en sont privés ou ne sont pas capables de la maîtriser. Les ressources fulgurantes de la machine intelligente vont aussi sacrifier des emplois. De même que la robotisation a progressivement entraîné le chômage ouvrier, l’informatisation des services risque bien de causer celui des intellectuels. Pour l’heure, ceux-ci se réjouissent de constater qu’elle stimule la recherche, accélère ses développements et facilite ses applications. Il est à craindre, toutefois, que vienne un jour où tous les pouvoirs seront réunis entre les mains de quelques privilégiés. La machine décidera pour nous et, consciemment ou non, il nous faudra lui obéir. Le pire, c’est que nous le ferons, vraisemblablement convaincus qu’une décision universellement admise est nécessairement bonne!
Le risque pour les jeunes générations
Le développement ahurissant des bases de données et la simplicité de leur accès comportent, en définitive, un autre risque majeur. Il y a en effet tout lieu de craindre que, utilisant l’I.A. dès le plus jeune âge, les jeunes générations ne s’efforcent plus ni de chercher, ni de mémoriser, ni finalement de réfléchir. Séduits par les artifices de cette intelligence qui tente de se substituer peu à peu à la leur, ils négligeront d’exercer celle-ci.
C’est dire, pour conclure, que jamais l’IA ne pourra évincer l’intelligence humaine. Aussi incombe-t-il à nos contemporains de cultiver la pensée et d’aiguiser la réflexion, de manière à n’utiliser cet outil qu’à bon escient, à lui faire partager des informations exactes et pertinentes, à discerner ses débordements éventuels et à y remédier si nécessaire. Les artifices de la science et de la technique ne peuvent se priver de réel contrôle! C’est l’homme (ou la femme) qui doit distinguer l’essentiel de l’accessoire, l’exactitude de l’approximation, l’éphémère du permanent, bref le bien du mal. Même intelligent, tout instrument doit être manié avec prudence; il serait aussi déraisonnable de lui accorder une confiance illimitée que d’en ignorer les bienfaits. C’est dire que le contrôle et la domination de l’IA sont aussi essentiels et urgents que son apprentissage.
Frédéric Close
(titre, chapô et intertitres sont de la rédaction)
