Dans No Bears, l’Iranien Jafar Panahi dévoile à nouveau le mal qui ronge son pays. Un film d’autant plus éloquent que le réalisateur est actuellement emprisonné par le régime.

En 2010, Jafar Panahi, réalisateur iranien considéré comme un artiste dissident, avait été arrêté et condamné à six ans de prison et vingt ans d’interdiction de réaliser ou d’écrire des films, de voyager et de s’exprimer dans les médias. Malgré tout, il a continué à réaliser des films, trouvant des parades pour contourner les restrictions mises en place par le régime iranien. Il a ainsi obtenu un Ours d’or pour Taxi Téhéran en 2015. Il a également été mis à l’honneur dans plusieurs festivals de cinéma qui soulignent toujours le courage de cet homme prêt à risquer sa vie pour défendre ses valeurs et la démocratie.
Cet été, Jafar Panahi a voulu soutenir les mouvements de protestation liés à l’histoire de Mahsa Amini, cette jeune femme battue à mort pour avoir refusé de porter le voile. Hélas, il a de nouveau été arrêté et emprisonné. Après avoir entamé une grève de la faim, il a été finalement libéré, sous caution, le 3 février, après 7 mois de détention. C’est dans ce contexte que sort en Belgique son nouveau film, No bears. Le cinéaste se met en scène, comme il l’a déjà fait dans Taxi Téhéran. Mais cette fois, il joue son propre rôle, celui de Jafar Panahi, un réalisateur qui tourne un nouveau film. Devant sa caméra, un couple d’Iraniens cherchant à fuir le pays… alors que lui-même a pour interdiction de quitter le territoire. Toute l’équipe se trouve ainsi en Turquie, alors que Jafar Panahi est accueilli dans un petit village de montagne, à la frontière. Il tente donc de diriger à distance les acteurs et techniciens, pestant contre le réseau internet bancal qui coupe régulièrement les communications.
Deux récits qui se répondent
Le récit oscille donc entre les aléas du tournage et la vie du réalisateur au sein du village. Ces deux aspects sont reliés par un fil rouge, celui de l’exil. Car la région où séjourne Jafar est un endroit-clé, un passage pour ceux qui tentent de fuir l’Iran. Les deux récits se répondent pour construire une éloquente réflexion sur les conséquences de la répression qui pousse les gens à abandonner leur patrie. On découvre ainsi la vie dans ces montagnes, régie par l’aîné du village et d’autres hommes gardiens des traditions. Avec beaucoup de finesse et même une certaine forme de légèreté, Jafar Panahi montre la réalité de son pays. Il dévoile les difficultés pour la jeunesse de se conformer à des coutumes comme le mariage forcé. Il dessine dans ces paysages désertiques le fossé entre les gens de Téhéran et ceux des coins reculés.
Il montre aussi comment la société patriarcale étouffe la population. Les tentatives d’épanouissement sont réprimées au nom des traditions. Le réalisateur parle également de lui, de ses envies de fuir, lui aussi. On le voit ainsi approcher la frontière avec un membre de l’équipe. Mais il ne franchira pas la ligne, comme si son devoir envers les Iraniens opprimés était plus important que sa survie.
Malgré les menaces qui pèsent sur lui, Jafar Panahi ne cesse de dévoiler au monde les drames qui se jouent quotidiennement en Iran. No bears est donc un film qui doit être vu et mérite le soutien du reste du monde. C’est un film fort dont le dénouement reste longtemps dans un coin de la tête…
Elise LENAERTS
