Dans la rentrée littéraire, parmi les centaines de titres publiés, cap sur un roman à l'atmosphère différente. Le soldat désaccordé se penche sur la Grande Guerre de manière inhabituelle.

Gilles Marchand revisite la Première Guerre mondiale sous un prisme individuel. Le romancier illustre en effet la compréhension des années de guerre par l'évocation de parcours humains croisés. Le premier est celui d'un combattant revenu mutilé. Depuis son retour, l'homme estropié mène des enquêtes pour retrouver des disparus, forcément partis sans laisser leurs coordonnées. Le second est celui de Joplain, un soldat-poète, traqué par le premier et par une femme, son amoureuse. Car derrière ce roman se cache une histoire d'amour hors du commun, de celles qui donnent de la force aux soldats perdus sur un champ de bataille. "On se racontait nos amours. Ceux qu'en avaient pas inventaient. Ceux qu'en avaient plus se souvenaient. Ceux qu'avaient pas été gâtés embellissaient. Ça sert à ça, les histoires, à rendre la vie meilleure", constate le narrateur de ces pages, éternellement chargé par les survivants d'enquêter sur leurs proches portés disparus.
Un amour sans fin
Fils de famille nantie, Emile Joplain s'éprend à l'adolescence d'une jeune bonne, la gracieuse Lucie Himmel, d'origine alsacienne. De cette aventure banale vont naître des destins romanesques et une intrigue rondement menée. Enquêteur, à défaut d'être encore conducteur de tram, l'ancien combattant se lance à la poursuite de leurs ombres, récoltant çà et là les témoignages des personnes croisées par les deux tourtereaux, au long des combats. "Je crois que j'ai entendu toutes les histoires qu'ils n'en pouvaient plus de garder pour eux. Tout ce qui venait hanter leurs nuits et qu'ils désiraient épargner à leur famille", observe l'enquêteur, souvent confident des rescapés. La guerre, une fois entrevue, ne laisse aucun corps ni aucune âme indemne. Elle leur colle littéralement à la peau, rappelle Gilles Marchand.
Un drame en écho
"Nous, on est nés français. On avait dix ans quand on est devenus allemands", se souvient la mère de Lucie. En filigrane de cette histoire d'amour a priori banale se glisse le parcours des habitants des territoires à la lisière des frontières, ces gens malmenés par le passage des troupes guerrières. Leurs paroles résonnent tristement avec la réalité. "Si on avait su qu'un boche c'était rien qu'un Français qui parle allemand, on aurait eu du mal à continuer à leur tirer dessus", reconnaît l'enquêteur, encombré de ses propres secrets. Eternel recommencement, la guerre lamine décidément les cœurs, aussi amoureux soient-ils.
Angélique TASIAUX
Gilles Marchand, "Le soldat désaccordé". Aux forges de Vulcain, août 2022, 207 p.
