Pour son film Eclaireuses, la réalisatrice Lydie Wisshaupt-Claudel s’est immiscée dans La Petite Ecole, où on accueille des enfants qui n’ont jamais été scolarisés.
Etre un enfant, c’est jouer avec ses amis, découvrir, s’émerveiller de tout mais aussi aller à l’école. L’instruction scolaire est une étape obligatoire dans le parcours de l’enfance. De l’avis général, elle joue un rôle indispensable dans la formation des individus amenés à vivre en société. Pourtant, il arrive que des enfants soient écartés de l’institution scolaire à cause de la guerre et l’exil qu’elle impose, par exemple.
Face à ce constat, Marie et Juliette ont toutes deux quitté l’enseignement classique pour ouvrir au cœur de Bruxelles une autre école. Elles y accueillent des enfants qui ne sont jamais allés en classe. Ici, on n’apprend pas les tables de multiplication, on ne fait pas de dictée. Mais cela ne veut pas dire qu’on joue toute la journée sans contrôle. Marie et Juliette planifient des activités avec ces enfants. Elles leur apprennent à suivre un rythme, à s’investir, à collaborer avec les autres, à s’écouter.
Cette démarche innovante est au cœur du documentaire de Lydie Wisshaupt-Claudel. En suivant les deux femmes dans leur quotidien auprès des enfants on découvre comment elles perçoivent les apprentissages, par essais et erreurs. Marie et Juliette se remettent sans cesse en question, elles tentent, s’adaptent à chaque enfant. Ce faisant, elles questionnent le système scolaire et proposent de le réinventer. Eclaireuses est donc un film inspirant qui met en lumière le formidable travail de ces deux enseignantes, dans une vraie logique d’intégration.
E.L.
En salles à partir de ce 27 avril, sur la RTBF le 30 avril.

Entretien avec Lydie Wisshaupt-Claudel -
"Avant d’être des élèves, ce sont des enfants"
Le documentaire Eclaireuses est né de votre rencontre avec Marie et Juliette, les deux fondatrices de La Petite Ecole à Bruxelles. Qu’est-ce qui vous a touché dans ce projet?
A chaque fois que je les rencontrais, j’avais l’impression qu’il y avait de nouveaux paliers de conversation et de questionnements. Ma première réflexion s’articulait autour de la rencontre avec l’autre. Comment prend-on soin d’enfants qui ont eu des parcours compliqués? Comment accueille-t-on des enfants sans passé scolaire? Il y avait tout ce questionnement autour de la pédagogie. Il y avait aussi le fantasme à propos de l’école, avec lequel ces familles arrivaient. L’envie d’école et l’idée qu’elle ne faisait pas partie de leur vie. Il y avait aussi l’idée des fondements de l’école. Sans remettre en question l’apprentissage qui est partout dans nos vies. Que fait-on de l’obligation scolaire? Comment créer des choses en dehors de l’école?
Il a fallu gagner la confiance des deux professeures et des enfants. Comment s’est déroulé le tournage?
Je pense qu’il y a eu à peu près six mois de rencontres entre elles et moi. Puis j’ai commencé une année scolaire avec elles en septembre. On est arrivés avec la caméra en novembre et on a tourné pendant presque deux ans et demi. Ça m’a permis de trouver la bonne distance, parce que ce n’est pas toujours facile d’anticiper. Il y a des moments-clés, des rituels dans la journée, mais les enfants changeaient et il fallait donc toujours analyser les images et observer. Je voulais être la plus juste possible par rapport à la réalité, même si on crée du récit.
Votre film montre que chaque parcours est différent, notamment le temps passé à la Petite Ecole.
C’est très variable. Certains sont inscrits mais ne viennent jamais, d’autres ne restent que quelques mois parce qu’ils n’accrochent pas. Ça dépend des années, des groupes, des situations familiales. Pour l’ensemble, elles essaient de tabler vraiment sur un an. Il y a souvent besoin d’un long moment parce que, comme elles le disent, parfois on a l’air d’être calme et d’avoir acquis les codes mais on a besoin d’un petit peu de temps devant soi pour se reposer.
On voit qu’il y a encore du chemin pour légitimer La Petite Ecole.
Au niveau de la reconnaissance par le milieu scolaire, c’est à géométrie variable. Il y a des directeurs d’école avec qui ça ne passe pas. En revanche, elles ont réussi à développer quelques partenariats avec des écoles. Elles sont aussi en contact avec des CPAS et des antennes scolaires parce que c’est souvent aussi par ce biais-là que les enfants arrivent. A mesure que le temps passe, le bouche-à-oreille fonctionne. Du côté des familles, il y a des enfants dont les parents auraient préféré qu’ils aillent directement à la grande école. Certains poussent la porte et refusent en disant que ce n’est pas ce qu’ils veulent pour leurs enfants. Comme la Petite Ecole n’est pas totalement reconnue, ils ont l’impression que ça va faire perdre du temps à leur enfant.
Parce que l’école officielle véhicule une image de réussite et de diplôme?
Absolument. Il y a cette envie d’être validé par le système, avec la garantie que ça va être un outil pour toute la famille parce que c’est souvent sur les enfants que l’on compte quand on arrive quelque part après l’exil. C’est vu comme une forme de ticket pour se faciliter la vie dans le pays d’accueil qui n’est pas toujours très accueillant.
Qu’avez-vous appris avec ce film?
J’ai découvert un autre rapport à l’autre, que ce soient les enfants ou les adultes. J’ai toujours eu la sensation qu’elles invitaient les enfants à prendre une place que je n’ai jamais été invitée à prendre durant ma scolarité. Avant d’être des élèves, ce sont des enfants. J’ai découvert une autre manière de passer du temps avec des enfants. Une autre façon d’aborder les apprentissages. Tout devient apprentissage: faire du thé, tartiner du beurre avec un grand couteau, couper des fruits, faire le ménage, prendre soin du lieu où l’on est, et puis se faire du bien, en plus de pouvoir manier un livre, travailler sa motricité fine.
On laisse la place au temps, finalement.
Absolument. Plutôt que se dire qu’on crée du retard, on se demande ce qu’on a vécu. On est plein de ce temps passé. L’idée, c’est de changer son curseur, ne plus considérer les choses par rapport aux paramètres listés: acquis ou pas acquis. A la place, on fait la liste de ce qu’on a vécu et là-dedans on va découvrir beaucoup de choses, ouvrir la grille de lecture de nos expériences de vie.
Propos recueillis par Elise LENAERTS

