Il y a 25 ans, l’archevêque de Bukavu, Mgr Christophe Munzihirwa (1926-1996), était froidement abattu dans sa propre ville par un commando lié au nouveau pouvoir rwandais. Le crime est resté impuni. La cause pour sa béatification est toujours en cours.
Dès son entrée en fonction en 1994 comme archevêque de Bukavu (Sud-Kivu, République démocratique du Congo), Christophe Munzihirwa Mwene Ngabo s’est trouvé confronté aux conséquences du génocide des Tutsi au Rwanda. L’armée et les milices du régime hutu ont entraîné dans leur fuite des centaines de milliers de réfugiés vers le Zaïre, où ils constituèrent des camps hiérarchisés qui menaçaient la sécurité du Rwanda. La nouvelle armée rwandaise, dirigée par Paul Kagame (l’actuel président), s’est alors attelée à vider ces camps au nom du « droit de poursuite », qui a permis au passage de faire main basse sur les ressources naturelles de l’est du Congo.
Pendant deux ans, Mgr Munzihirwa ̶ un jésuite passé par l’université de Louvain pour une licence en sciences sociales ̶ s’est fait le porte-voix des réfugiés, dénonçant les fauteurs de guerre, tout en appelant les autorités internationales à trouver une solution à un conflit qui déstabilisait toute la région. Lorsque les rebelles de l’AFDL de Laurent-Désiré Kabila, soutenus par les militaires de l’Armée patriotique rwandaise, prennent le contrôle de Bukavu, les autorités congolaises ont déjà abandonné le terrain. Le Mzee (le sage) restait l’ultime autorité, mais aussi un témoin gênant. Les forces occupantes l’avaient dans le collimateur. Se sentant en insécurité, il préférait passer la nuit au collège jésuite Alfajiri.
Le 29 octobre 1996, Mgr Munzihirwa quitte l’archevêché pour rentrer au collège, conduit par son chauffeur et en compagnie d’un militaire congolais chargé de lui faciliter le passage aux postes de contrôle. Arrivé sur la place du marché Nyawera, l’archevêque est extirpé de son véhicule par des militaires rwandais. Brièvement interrogé, il est ensuite abattu, tout comme ses deux accompagnants. Le corps du prélat est retrouvé le lendemain adossé à une clôture de l’entreprise Sinelac, et récupéré par des missionnaires xavériens. A Bukavu, les habitants ont fui, ou restent terrés dans leurs maisons. Aussi ses funérailles dans la cathédrale n’ont-elles rassemblé que 71 fidèles. Son cercueil fabriqué avec de vieux bancs d’école a été inhumé en face de l’édifice.
Le crime est resté impuni, mais la mémoire reste vivace. La place où il a été assassiné porte aujourd’hui son nom. Une procession la rejoindra pour lui rendre hommage ce 29 octobre 2021. La cause de sa béatification, ouverte en 2016, est toujours en cours. Le successeur de Mgr Munzihirwa, Mgr Emmanuel Kataliko, a également vécu une mission éprouvante. Accusé de propager la haine antitutsi par les rebelles du RCD soutenus par Kigali, dont il n’a cessé de dénoncer les agissements, il fut exilé pendant sept mois à Butembo, au Nord-Kivu, et empêché de regagner son archidiocèse. Il n’y retournera que trois semaines. Alors qu’il se trouvait à Rome en 2000 pour un symposium, il a été pris d’un malaise. Il a succombé dans un hôpital romain, alors qu’il n’avait que 68 ans.
François Janne d’Othée, à Bukavu
