Opinion – L’Érythrée coupable de crimes de guerre au Tigré


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Opinion – L’Érythrée coupable de crimes de guerre au Tigré
Sortie d'église à Aksum. ©Benoit Lanoo
Par La rédaction
Publié le - Modifié le
7 min

Après la reprise ces derniers jours de la capitale régionale Mekele par le « Front populaire pour la libération du Tigré », le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed Ali, prix Nobel de la Paix 2019, semble avoir perdu le conflit qu’il a déclenché début novembre. Retrouver une certaine stabilité au sein de la Corne de l'Afrique n'est pas évident. Découvrez l'opinion de Benoit Lannoo.

Cathédrale Sainte-Marie de Sion ©Benoit Lannoo

Juste avant la pandémie du Covid-19, le tourisme international vers le Tigré prenait un envol. Les autorités régionales à Mekele et fédérales à Addis Abeba, s’efforçaient d'y valoriser non seulement le patrimoine pré-chrétien – comme les obélisques d’Axoum – mais aussi son héritage chrétien. En effet, le Royaume d’Axoum fut le deuxième au monde à adopter le christianisme ; déjà en 324, le roi Ezana a été converti par le moine d’origine syrienne Frumence, le fondateur et premier patriarche de l'église orthodoxe éthiopienne. Il s’agit d’une église ante-chalcédonienne, c’est-à-dire une église « des trois conciles » ou « orthodoxe orientale ». Elle se sert par ailleurs toujours du rite guèze, le guèze étant une langue liturgique chamito-sémitique. Le Tigré a presque toujours été au centre du pouvoir dans la Corne de l’Afrique. Haïlé Sélassié par exemple, le dernier « Roi des rois d’Éthiopie », a encore faire construire dans les années 1950 une nouvelle cathédrale à Axoum, sur le site de l’Église Notre-Dame de Sion du IVème siècle, qui d’après la tradition abrite l’Arche de l’Alliance. C’est dans ces hauts lieux de civilisation qu’a éclaté une nouvelle guerre en novembre dernier.

Droits de l'homme à Genève

Les précédents rapporteurs spéciaux des Nations Unies sur la situation des droits de l’homme en Érythrée, l’activiste Sheila B. Keetharuth (2012-18) de l’île Maurice et l’avocate chilienne Daniela Kravetz (2018-20), étaient très prudentes sur ce qu’on appelle souvent la « Corée du Nord d’Afrique ». Le régime d’Isaias Afwerki est, en effet, extrêmement répressif pour tout un chacun qui ose évoquer les violations continues des droits de l’homme en Érythrée, qu’il s’agisse d’Érythréens ou de tierces parties. Le nouveau rapporteur en fonction depuis 2020, le professeur soudanais en droit international Mohammed Abdelsalam Babiker, ne mâche pas ses mots dans le rapport qu’il vient de défendre devant la Commission des droits de l’homme à Genève. Il dénonce non seulement la situation catastrophique en Érythrée, mais aussi l’implication du dictateur érythréen Isaias Afwerki dans les crimes de guerre commis depuis novembre dernier au Tigré, où des troupes érythréennes combattent aux côtés de soldats éthiopiens et de milices amharas et oromo. En effet, Afwerki vient d’élargir son horizon criminel jusqu’au Tigré.

« Affaire interne »

Église éthiopienne orthodoxe à Axoum. ©Benoit Lannoo

Le premier ministre Abiy essaie depuis des mois d’isoler le Tigré du reste du monde et de contrôler toute information en provenance de la zone de guerre, mais il n’y réussit plus. Son argument d’une « affaire interne » n’est plus crédible. Abiy s’en est apparemment rendu compte hier, après la reprise de Mekele par le "Front populaire pour la libération du Tigré" (TPLF). Il a, en effet, annoncé un cessez-le-feu unilatéral et demandé une médiation internationale pour le conflit entre le Tigré d’une part et l’Éthiopie et l’Érythrée d’autre part. Depuis longtemps, il y avait suffisamment d’informations pour savoir que la situation au Tigré était dramatique, qu’il y a eu des pillages massifs et des massacres de populations civiles et qu’on se sert systématiquement d’agression sexuelle et de viol comme arme de guerre. Il y a d’innombrables nouveaux réfugiés, et une famine causée volontairement par les belligérants s’annonce. Il est aussi clair que des troupes érythréennes, entre autres, jouaient un rôle néfaste dans le conflit. Abiy, qui a démenti la présence de troupes étrangères pendant des mois, avait fin mars lui-même annoncé le retrait des Érythréens ; annonce d’ailleurs non suivie dans les faits.

Dans quelques semaines, nous pourrons peut-être entendre le témoignage d’anciens bras-droits d’Abiy – ils sont actuellement en fuite – qui démontreront à quel point l’attaque au Tigré était inclue dans l’accord « de paix » des deux anciens ennemies, l’Éthiopie et l’Érythrée, d’été 2018.

« National service »

Trois grands enjeux de ce conflit ne sont pas suffisamment connus en Europe : le problème principal en Érythrée, le « service national » ; le pourquoi de cette attaque conjointe contre le Tigré ; et le lien de tout cela avec de nombreux soi-disant « trans-migrants » dans notre pays. Le noyau dur de la répression en Érythrée est en effet ce que l’on appelle le "National service". Bien que l' "Eritrean People’s Liberation Front" (EPLF) ait remporté la guerre d’indépendance contre l’Éthiopie il y a 30 ans, et que les dernières escarmouches dans ce conflit frontalier remontent à la fin du millénaire dernier, l’homme fort érythréen continue de brandir une rhétorique guerrière et des mesures exceptionnelles. Concrètement, tous les jeunes Érythréens – garçons et filles – sont arrêtés juste avant leur dernière année d’école secondaire et envoyés dans des écoles militaires. Ils y font leur bac et par après, leur « service national » continue, parfois sous les armes, parfois dans l’administration ou dans les travaux publics. Personne ne choisit ce qu’il fera plus tard… et surtout : le "National service" est toujours illimité dans le temps.

Réfugiés

Sortie d'église à Aksum. ©Benoit Lannoo

Ceci explique pourquoi tous les jeunes Érythréens essaient de s’enfuir de leur pays natal ; l’alternative est l’esclavage. Ils passent en général via le Tigré, non seulement parce que c’est la région la plus septentrionale d’Éthiopie, mais aussi parce qu’on y parle le tigrinya, comme dans la majeure partie de l’Érythrée. Le gouvernement régional à Mekele – qui était étroitement lié au « Front populaire pour la libération du Tigré » (TPLF) qu’Abiy avait renvoyé au maquis mais qui vient de gagner la guerre – a toujours bien traité ces réfugiés, en consultation avec ses partenaires internationaux. Cela froissait Asmara, qui tentait invariablement de s’infiltrer dans les camps de réfugiés au Tigré. Il y a, en outre, pas mal d’éléments qui démontrent que le parti unique d’Afwerki entretient des liens avec les trafiquants qui envoient les réfugiés en Europe pour beaucoup d’argent, aujourd’hui surtout via la Libye. Nos « trans-migrants » sont souvent des Érythréens. Ils ne se méfient pas, à tort, de nos autorités d’asile car les interprètes en Europe travaillent souvent aussi pour Afwerki, ou sont forcés de le faire pour éviter que le régime ne s’en prenne à leurs familles restées au pays.

Hitsats et Shimelba

Ce n’est pas un hasard qu’Abiy refuse à quiconque l’accès au front. Cela permet d’éviter que soit connu ce qui s’est passé dans quatre camps où un total de 96 000 réfugiés érythréens ont été évacués. Entre-temps, fin mars, l’agence des Nations Unies pour les réfugiés a constaté que les camps de Hitsats et de Shimelba ont été rasés. Vingt mille réfugiés sont portés disparus ; il semble qu’ils aient été rapatriés de force en Érythrée afin d’y être emprisonnés ou encore incorporés dans le « service national » ... ou qu'on les a tout simplement fait disparaître. Plusieurs sources, qui font état de brutalités de la part des troupes érythréennes dans le Tigré, démontrent par ailleurs que des hommes souvent âgés d’à peine 16 ans y sont impliqués. Le prix Nobel de la Paix 2019 a, de facto, permis à son nouvel allié érythréen d’élargir son modèle de terreur au Tigré. Après tout, le Tigré a toujours été à l’avant-garde culturelle, économique et politique dans la Corne de l’Afrique, et cela a toujours fait des jaloux tant à Addis-Abeba qu’à Asmara. N’est-il pas temps maintenant que les Nations Unies traînent Isaias Afwerki devant la Cour pénale internationale pour crimes de guerre ?

Le groupe d’experts EEPA (Europe External Programme with Africa) a organisé une série de webinaires intitulée "Voices from Tigray" à revoir sur ce lien.

Benoit Lannoo

Catégorie : International

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