Les enfants de première primaire discutent entre eux. Leur enseignante entend la conversation. "C’est qui le Prince des chips?" Rigolade! Mais la petite Zoé (6 ans) intervient auprès de sa copine qui a posé cette question: "J’ai pas dit le Prince des chips, j’ai dit le Prince d’Egyps!" La gamine avait récemment vu le dessin animé (long métrage) consacré à la figure biblique de Moïse: "Le Prince d’Egypte". Prince d’Egyps ou Prince des chips… celle qui posait la question n’est pas plus avancée.
Culture religieuse modifiée
La plupart des enfants de six ans ne parviennent pas encore à situer l’Egypte sur une carte géographique. Rien de plus normal du fait que le développement de leurs potentialités cognitives n’en est pas encore à pouvoir aborder la représentation abstraite de l’espace qu’est en fait une carte de géographie; de la même façon qu’une ligne du temps est une représentation abstraite de l’histoire. Ce que l’enseignante remarque une fois de plus à travers cette question d’enfant ("C’est qui le Prince des chips?"), c’est le déficit de culture religieuse des générations actuelles. Mais pourquoi ce déficit? Il y a trois générations, les enfants de beaucoup de familles de nos contrées avait déjà participé, avant même leur entrée à l’école primaire, à des messes dominicales, au baptême d’une petite sœur ou d’un cousin, à des premières communions et des professions de foi, des mariages et des funérailles. A l’époque aussi, chaque année pendant la Semaine sainte, plusieurs chaînes de télévision offraient des films religieux. Jésus, par exemple, n’était pas un inconnu, il faisait partie de la culture populaire normale. D’autant plus que dans bon nombre de maisons les enfants étaient coutumiers de crucifix, de statues de la Vierge ou/et d’autres saints. Chacun avait également encore un souvenir plus ou moins précis des grandes processions (et rogations en milieux ruraux). La grande majorité des enfants belges (75% des enfants scolarisés dans l’enseignement primaire) participait, quel que soit leur réseau d’enseignement, à un cours de religion régulier. Beaucoup suivaient également les séances de catéchèse en paroisse, préparatoires à la première communion, à la profession de foi et à la confirmation. Les familles les plus engagées, relativement nombreuses, priaient parfois à la maison, achetaient des bandes dessinées religieuses consacrées à la vie de Jésus, aux grandes figures de l’Ancien Testament et aux vies de saint(e)s.
Mais progressivement, grosso modo entre 1950 et 1980, un grand nombre de familles a délaissé la pratique dominicale. La sociologie religieuse a muté vers un monde post chrétien, évoluant vers une nette sécularisation. Pourtant, les inscriptions dans les équipes de catéchèse paroissiale, avec le renouveau catéchétique survenu après le Concile Vatican II, se poursuivaient massivement. Sans plus pratiquer liturgiquement, les adultes et les enfants possédaient encore une culture religieuse de base.
La cassure de la troisième génération
La cassure nette s’est produite lors de la génération suivante où les parents, qui n’ont plus fréquenté régulièrement les églises, ne partagent plus d’informations religieuses à leurs enfants et n’ont plus avec eux des échanges spécifiques dans ce domaine. Et donc progressivement aussi les enseignants titulaires de classe dans les écoles catholiques (et donc souvent chargés du cours de religion), se sentent de moins en moins compétents (et pour beaucoup moins intéressés) à assurer la formation religieuse de base auprès de leurs élèves. Le phénomène s’accélère avec le nombre décroissant (bien normal dans ce contexte) de fréquentation au sein de la catéchèse paroissiale. Du coup, des personnages qui relèvent de la connaissance culturelle élémentaire comme Abraham ou Simon-Pierre sont méconnus. Ainsi, la figure de Moïse aussi est ignorée par beaucoup. On en arrive donc à la question: "Qui est le Prince des chips?" Or, la perte de la culture religieuse signifie l’appauvrissement de la culture tout court. Comment comprendre l’histoire, analyser bon nombre d’œuvres d’art, goûter la littérature et l’architecture, enraciner la spiritualité sans les bases de la culture religieuse qui forment notre patrimoine commun? Voilà un défi à relever le plus vite possible.
Luc Aerens Diacre,
Comédien et pédagogue
