Concours Reine Elisabeth : Jonathan le maître, Keigo le philosophe


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Concours Reine Elisabeth : Jonathan le maître,  Keigo le philosophe
Par Christophe Herinckx
Journaliste de CathoBel
Publié le - Modifié le
5 min

Le Concours Reine Elisabeth, consacré cette année au piano, a attribué le premier prix à Jonathan Fournel (27 ans), et le troisième prix à Keigo Mukawa (28 ans). Entretien croisé des deux lauréats.


Le Français Jonathan Fournel a su conquérir le jury et le public "virtuel" du Concours par une interprétation maîtrisée du deuxième concerto de Brahms. Keigo Mukawa, Japonais, a lui aussi enthousiasmé les mélomanes par sa délicatesse et son intériorité.
Au premier regard, les deux artistes ont un parcours similaire: un contact avec la musique dès leur plus jeune âge, une formation d’excellence, la décision, à l’adolescence, de devenir pianiste professionnel… Mais à les rencontrer, on se trouve en présence de deux personnalités aussi fortes que différentes, comme le reflète leur jeu pianistique respectif, mais aussi la façon dont ils vivent la musique. Ces différences sont un témoignage de la richesse de leur art, comme de la profondeur de l’être-humain.

Qu’est-ce que la musique vous apporte humainement?
Jonathan Fournel: A quinze ou seize ans, j’ai découvert tout un travail de recherche et de compréhension de la musique. Aujourd’hui,c’est un travail qui m’intéresse beaucoup, et que j’ai envie de continuer de faire. Ce qui est génial en musique, c’est le fait de pouvoir raconter une histoire, n’importe quelle histoire qu’on a dans la tête, à quelq’un qu’on aime. On peut dire ce qu’on veut dans la musique, sans jamais faire de mal à quelqu’un. Parce qu’il n’y a pas de mots. Mais on peut mettre des mots sur les notes qu’on joue et essayer de l’interpréter comme si c’était une histoire, comme si c’était une pièce de théâtre ou un opéra. Une histoire, dans un paysage, avec un, deux ou trois personnages, qui sont en train de parler ensemble. Chaque personne va comprendre cette histoire d’une manière différente, et tout le monde va avoir une histoire différente.
Keigo Mukawa: La musique, pour moi, est presque comme une langue. Je peux réfléchir à certaines choses avec la musique. Quand j’éprouve un sentiment particulier, que je ne peux pas exprimer par le langage, je l’exprime par la musique. La musique est pour moi une façon de penser, quelque chose qui peut exprimer ce qu’on ne peut pas exprimer par des mots.

La musique est-elle liée à une quête spirituelle, une quête de sens ou philosophique pour vous?
JF: Je ne sais pas… Ce qui ce que me fascine en musique, c’est tout ce travail de recherche, essayer de savoir comment on peut interpréter une note par rapport à l’autre, puis cette mesure par rapport à l’autre, cette ligne par rapport à l’autre. On peut les interpréter de centaines, de milliers de façon différentes, et il faut trouver laquelle s’imbrique le mieux dans l’histoire qu’on essaie de raconter.
KW: Oui, pour moi, il y a de nombreux liens entre ces différents domaines. Je cherche toujours le lien qui existe entre une certaine musique et un certain philosophe, ou avec certaines notions. Je cherche toujours le lien entre la musique et d’autres formes d’art, ou avec des choses qui arrivent dans la vie. Chercher ce genre de lien peut nourrir ma musique.
Quand j’écoute le sixième Nocturne de Fauré, j’imagine la couleur du ciel au coucher du soleil. Quand j’écoute les œuvres tardives de Chopin, j’éprouve toujours le même sentiment que quand j’étais malade, et que j’étais allité. J’imagine beaucoup de choses de ce genre, quand je joue une certaine musique.

Est-ce que la musique vous aide à comprendre le monde?
JF: C’est une bonne question (moment de réflexion). Ça dépend. Pour certaines choses oui, ça peut apprendre à aimer, à apprécier certaines choses en imaginant la musique, ou imaginer la musique en pensant à certaines choses. Je ne dirais pas que je comprends le monde (rire). J’essaie déjà de faire au mieux pour comprendre la musique, avant d’essayer de comprendre le monde qui est très compliqué et que je ne comprendrai peut-être jamais.
KW: Oui, tout à fait. Beaucoup d’interprètes disent que tout ce qu’on vit peut nourrir notre interprétation, mais pour moi, cela a toujours été le contraire. Il y a beaucoup de choses que j’ai du mal à comprendre dans la vie, mais grâce à la musique, je pense que je comprends mieux la vie humaine, le sentiment d’être humain. Je comprends mieux comment avoir des relations avec d’autres personnes. C’est grâce à la musique que je comprends mieux le monde.

Quels sont les compositeurs auxquels vous êtes le plus attaché, et pourquoi?
JF: Cela dépend un peu de mes humeurs, mais j’adore Brahms. J’aime aussi beaucoup Prokofiev, ou Jean Sébastien Bach. J’ai aussi toujours eu cette curiosité, depuis très jeune, de chercher les œuvres moins connues, mais tout aussi intéressantes que celles qu’on entend tout le temps, de compositeurs qu’on a parfois oubliés. J’ai toujours eu cette joie de chercher, encore et encore, de savoir à quoi ça ressemble, et pourquoi pas le jouer et le faire découvrir à des gens.
KW: Je cite toujours trois noms: Bach, Chopin et Ravel. Quand on analyse et qu’on pratique bien la musique de Bach, on constate que c’est parfaitement construit. Mais en même temps, elle a beaucoup de côtés humains. C’est ce que j’aime chez Bach. Quant à Chopin, j’éprouve une profonde sympathie pour sa musique, peut-être parce que Chopin avait une santé très fragile, tout comme moi, et j’en ai beaucoup souffert quand j’étais jeune. J’ai aussi découvert la vraie beauté de Ravel quand j’ai commencé à étudier le piano en France. Comme Bach, il a deux côtés totalement différents. Quand il écrit de la musique, il passe beaucoup de temps à la perfectionner, mais en même temps, il a beaucoup de passion au fond de lui. C’est la coexistence de cette passion et de ce perfectionnisme qui m’attire beaucoup chez Ravel.

Quel serait votre plus grand rêve en tant qu’artiste?
JF: Ce serait d’avoir toujours autant de plaisir à être devant le piano, et puis être heureux dans le vie. Mais surtout, garder dans la tête que la musique c’est une chose, et que si jamais je rate un concert ou autre, la terre ne va pas s’arrêter de tourner. Mon plus grand rêve, après cette chance d’avoir reçu le premier prix du Concours Reine Elisabeth, c’est de rester moi-même, de garder la tête sur les épaules.
KW: Mon rêve, c’est de pouvoir continuer à donner des concerts dans mon pays, au Japon, mais aussi en Europe. Je serais heureux de pouvoir garder un lien avec la culture européenne, qui est essentielle pour comprendre la musique classique.

Propos recueillis par Christophe HERINCKX

Catégorie : Culture

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