Dans quelques jours, cela fera cinq ans que Bruxelles était frappée par de terribles attentats, en pleine crise du terrorisme. Rappelons-nous ces centaines de jeunes Belges partis combattre en Syrie. Attaques et attentats partout en Europe semaient la désolation et nous plongeaient dans un quotidien violent, anxiogène, insécurisant. Cette crise n’a laissé personne indemne. Au sens médical, la crise est l’expression la plus vive d’une pathologie, mais l’étymologie du terme renvoie aussi à l’idée de moment décisif où se prennent les bonnes décisions pour faire face aux troubles, non parce qu’on les réglerait ainsi de façon magique, mais pour nous aider à les traverser avec un regain de courage et de confiance.
A l’époque, en tant qu’enseignant, je suis assailli au quotidien par les nombreuses interrogations de mes élèves, leur besoin de comprendre et d’exprimer leurs inquiétudes. Je perçois chez certains adolescents une grande détresse. Je prends alors conscience que cette crise ne peut être passivement subie. C’est une question de survie mentale. De manière générale, nos jeunes, ni nous-mêmes, ne pouvons être confrontés en permanence à un sentiment d’impuissance ou à une vision pessimiste de l’avenir. Pour traverser une crise au mieux de ses possibilités, il convient entre autres de refuser qu’elle nous sclérose totalement ou durablement. Il faut tenter de garder la tête hors de l’eau, se donner la possibilité enthousiaste d’être des acteurs de changement. D’abord en cherchant à comprendre ce que l’on subit. "Connaître pour mieux combattre", disait un de mes professeurs. Alors, avec mes élèves, pour faire face ensemble à cette crise du terrorisme, nous nous investissons sur plusieurs années dans une dynamique de projets afin de ne pas rester submergés par des enjeux que l’on ne comprendrait pas. Nous mettons sur pied plusieurs rencontres interreligieuses avec des représentants importants du christianisme, du judaïsme et de l’islam pour explorer par des regards croisés les difficiles questions de la violence et des fondamentalismes, mais aussi pour nous redonner du souffle en vivant concrètement des opportunités de rencontres fraternelles et pacifiques. Nous invitons à l’école une jeune femme afin qu’elle témoigne de sa radicalisation. Partie en Syrie sous des motifs islamistes, elle s’était laissé manipuler via internet par un recruteur djihadiste. Elle nous raconte sans concession la pire erreur de sa vie, comment Daesh l’avait endoctrinée puis plongée dans la barbarie de la guerre. Sur le même sujet, d’autres élèves s’approprient l’œuvre du chercheur Rachid Benzine "Lettres à Nour" afin de se produire dans leur propre mise en scène au Théâtre de Liège. Le spectacle est ouvert au public. En présence de l’auteur, ils déclament avec conviction leurs rêves et leurs valeurs. Ils évoquent l’égalité homme-femme, les discriminations, la liberté d’expression, la liberté de conscience et de religion. Ce que nous n’aurions jamais imaginé, c’est l’influence positive et la pérennité de ces initiatives. Notre spectacle citoyen en inspire d’autres dans plusieurs lycées français. Quant à la rencontre avec l’ancienne djihadiste, elle intéresse la réalisatrice française Marion Stalens qui en garde quelques images pour son documentaire "Les Revenantes" toujours diffusé dans les lycées français pour prévenir les radicalismes.
En toute crise, il importe de s’accrocher à nos capacités de résilience. Cela porte souvent des fruits inattendus. A notre échelle, il me semble nécessaire de chercher à transformer toute crise en opportunités. Cela ne minimise pas la crise, mais c’est une manière de mieux la traverser et de la faire reculer. Mes élèves et moi-même n’avons évidemment pas réglé la crise du terrorisme, mais nous avons refusé de la subir. En quelque sorte, nous avons changé le monde là où nous étions et tels que nous étions. Cela permet de rester debout, d’aller de l’avant. A travers chaque crise, il y a une promesse à vivre. Ne désespérons jamais!
Sébastien Belleflamme
Enseignant et animateur en pastorale

