Ce dimanche 7 juin, nous célébrerons (en confinement) la solennité de la saint Trinité. Quel est le sens de cette fête ? Pour le chrétien, toute prière, qu’elle soit commune ou personnelle, est essentiellement trinitaire. Cette spécificité marque le but de la spiritualité chrétienne : nous faire participer à la vie intime de la Trinité, ce qui est la finalité de notre existence.
Ce qui pourrait sembler être le fruit d’une spéculation purement théorique et, par conséquent, sans implication concrète pour notre vie est, en fait, le cœur même de la vie chrétienne: le Mystère de la sainte Trinité. Et lorsque l’on considère le christianisme du point de vue de sa spiritualité, que l’on peut qualifier d’"intégrale" – parce qu’elle implique tous les aspects de l’existence humaine, depuis notre relation à Dieu jusqu’à nos activités quotidiennes en apparence les plus banales –, on découvre que cette spiritualité, dans ce qui fait son originalité, trouve sa source, sa croissance et son achèvement dans la Réalité trinitaire.
Le mystère pascal, manifestation de la Trinité
Pour approcher cette originalité, il faut se référer au commencement de la foi chrétienne – dans l’Histoire de l’humanité comme dans celle de tout chrétien: le Mystère de Pâques, du passage de Jésus, Christ, par la mort, et de la mort à la Vie, par sa résurrection. Dans l’évangile de Jean surtout, Pâques est la révélation ultime de Dieu: "Maintenant, le Fils de l’homme a été glorifié, et Dieu a été glorifié par lui" (Jean 13, 31), dit Jésus à la veille de sa Passion. Dans sa mort sur la croix, Jésus manifeste l’Amour infini de son Père pour chaque humain et ainsi, que le Père est Amour. Par le don de sa vie "jusqu’à l’extrême" (Jean 13,1), par Amour du Père et de chaque homme, Jésus apparaît comme étant lui-même la manifestation, la révélation accomplie du Père. Il manifeste ainsi la communion qui l’unit au Père et, par la même, son identité de Fils de Dieu.
Par le don de l’Esprit Saint aux disciples, ceux-ci vont devenir capables de participer au mystère de la mort et de la résurrection du Christ, et de prendre part à la communion d’Amour entre le Père et le Fils, communion qui est, dès à présent, vie en plénitude: "En ce jour-là, vous connaîtrez que je suis en mon Père et que vous êtes en moi et moi en vous" (Jean 14, 20). Et Jésus d’ajouter plus loin, dans le discours d’a-Dieu aux disciples: "Or la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ" (Jean 17, 3). Cette connaissance n’est pas, d’abord, compréhension intellectuelle, mais compréhension intime, existentielle, vitale, amoureuse du mystère de Dieu.
Entrer dans la communion
Ces quelques versets, et d’autres semblables, contiennent en germe tous les développements futurs de la théologie trinitaire, mais également de la spiritualité trinitaire. Pour la foi chrétienne, toute la vie spirituelle est initiation (au sens premier du verbe latin inire, "entrer dans") à la vie bienheureuse de la Trinité, à laquelle nous sommes appelés à participer.
Par l’Esprit qui est en nous (cf. Jean 14, 17), et qui est en lui-même le Don de Soi du Père au Fils – Don qui engendre éternellement le Fils – et Don en réponse du Fils au Père, nous entrons dans cet échange d’amour. Par notre communion intime avec le Fils, nous entrons nous aussi, sœurs et frères de Jésus, en communion avec le Père. En union avec Jésus, nous accueillons l’Amour du Père et en union avec Lui, nous répondons à cet Amour par toute notre vie.
L’entrée dans cette communion, et la croissance dans cette communion, s’opère de manière privilégiée à travers la prière. Par la prière commune, la liturgie, d’une part, et la première personelle, silencieuse, d’autre part. Dans l’eucharistie, en particulier, nous participons symboliquement au Mystère de la mort et de la résurrection du Christ. Symboliquement, c’est-à-dire réellement, parce que sacramentellement, car la célébration du sacrement de l’Eucharistie réalise ce qu’il signifie. L’Eucharistie rend présent, actuel le don que le Christ fait de sa vie, et la victoire du Christ sur la mort par ce don, sa glorification qui est son retour au Père.
Lorsque le prêtre présente les dons du pain et du vin au moment de l’offertoire, nous sommes appelés à nous associer à ce don, à donner nos vies avec tout ce qu’elles comportent de joies, de souffrances et de péchés. Ce don de nous-même sera repris dans le don du Fils à son Père, sur la croix, et avec le Fils, nous recevrons la Vie nouvelle, la vie éternelle du Ressuscité. La communion eucharistique est ainsi communion au passage du Christ de la mort à la Vie, par le don renouvelé de l’Esprit. On le comprend, cette prière de l’Eucharistie est, de part en part, trinitaire, et nous permet d’entrer toujours davantage dans la Vie de la Trinité, ou même, qu’est la Trinité, en tant que nous sommes Peuple de Dieu, Eglise, Corps mystique du Christ.
Cette participation au Mystère, cette communion est éminemment… communautaire, car nous ne pouvons vivre en communion avec Dieu de manière seulement "verticale"; cette communion implique toujours notre communion les uns avec les autres. Cet aspect, d’ailleurs, fait partie intégrante du mystère de la Sainte Trinité: si, en Dieu Lui-même, il existe une altérité – le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont des Personnes distinctes –, et donc une "place" pour les êtres autres que nous sommes, nous devons, nous aussi, faire une place aux autres, dans leur altérité.
Nous rendre présents à la Présence
Si la prière chrétienne est communautaire, elle est également personnelle, car le Corps du Christ est composé des personnes que nous sommes chacune et chacun. Cette dimension personnelle va se vivre, de manière particulière, au cœur de la prière silencieuse, aussi appelée "oraison". Au fondement de cette prière, il y a la Présence de Dieu-Trinité au plus intime de notre être, que les théologies et les spiritualités classiques appellent "l’âme", et la Bible, le "cœur".
Par le recueillement, dans le silence extérieur et intérieur, nous sommes invités à nous rendre présents à cette Présence, qui est "plus intime que l’intime de moi-même, et plus élevé que les cimes de moi-même" (saint Augustin, Confessions III, 6, 11). Si différents courants spirituels ont approché cette dimension essentielle de la vie chrétienne, les grandes figures du Carmel ont développé une véritable méthode pour entrer en communion avec la Trinité qui demeure en nous, pour que nous puissions, en réponse, demeurer également en Dieu.
Pour sainte Thérèse d’Avila et saint Jean de la Croix, il s’agit, concrètement, par différentes formes de méditation, d’entrer en relation avec Jésus, Verbe de Dieu fait chair, dans son humanité concrète. En développant ainsi une relation de plus en plus intime avec le Christ, nous entrons également, peu à peu, dans l’unique Esprit, dans une expérience de contemplation, de relation, de communion avec le Père. Cette communion avec le Père, par le Fils et dans l’Esprit, est le commencement de la Vie éternelle.
Christophe HERINCKX,

