Nombreux sont ceux – même parmi les non-pratiquants – qui ont vu un parallèle entre le confinement et le carême. Cette année 2020 restera donc mémorable car elle nous aura tous obligés à aller au désert et à remettre en question toutes nos habitudes.
En tant que chrétiens, vivre en même temps deux types de privations, l'une choisie - un jeûne alimentaire - et l'autre imposée - les conséquences du confinement – incite doublement à tirer des leçons et à envisager autrement l'après. C'est ce que nous avons expérimenté à cinq et aimerions partager.
En temps dit 'normal' (hors confinement), c'est – pour nous - tout de même un casse-tête d'insérer le jeûne dans nos agendas. Entre les anniversaires de deux de nos enfants, nos divers engagements et les multiples activités proposées par l'entourage, il faut trouver une douzaine de jours consécutifs pour vivre discrètement le jeûne. Et ce, tout en continuant le plus normalement possible nos activités. Cela fait partie du jeu mais, soudain, ces douze jours en paraissent quarante dans nos vies surchargées. Sommes-nous prêts à traverser ce désert? A l'inverse, nous n'avons pas pu, ni dû, nous poser la question pour le confinement puisqu'il nous est tombé dessus, presque sans crier gare.
Mais - qui sait? - en libérant complètement notre agenda, ce confinement nous a peut-être facilité notre expérience du jeûne. Et puis, un autre adjuvant s'est ajouté à notre projet: deux de nos enfants ont émis l'envie de le pratiquer avec nous. Par contre, étant de ce fait beaucoup moins confrontés aux contraintes extérieures, l'expérience ne risquait-elle pas d'être trop 'facile' à vivre? Ni une ni deux, notre fils s'offrit spontanément de ne pas jeûner et devint ainsi notre 'balise' pour rester bien ancrés dans les contraintes de la vie quotidienne. Nous voici donc embarqués – à cinq - dans cette aventure inédite de jeûne en confinement. Et qu'en ressort-il au terme de cette douzaine de jours doublement particuliers?
Changer "d'al-ttitude"
D'abord - cela paraît peut être évident -, le jeûne nous apprend que la privation nous permet de mieux savourer l'abondance quand elle revient. Ceci nous fait prendre conscience que l'après confinement sera certainement très savoureux. Cependant une maxime nous met en garde: "tout le monde peut jeûner, seul le sage sait s'arrêter de jeûner". Au niveau personnel, il nous faudra encore beaucoup d'années de jeûne pour devenir sages; mais nous nous rendons bien compte que cette expérience nous change et n'a de sens que si nous modifions quelque chose après. Ainsi, en faisant le vide en soi, le jeûne nous aide à réfléchir comment modifier nos habitudes. Et ce, au bénéfice de notre corps bien sûr, mais pas seulement! A nous, donc, de donner un sens à notre confinement pour donner un bel équilibre à notre personne, notre humanité et notre monde.
Ensuite, pendant l'expérience, nous apprenons déjà à voir les choses autrement. Le jeûne nous amène à écouter notre corps et lui permettre de se reposer. A l'inverse, à cause du confinement, nous découvrons que notre corps a besoin de bouger. Dans les deux cas, nous comprenons combien il est précieux. Idéalement, cela induirait une autre façon de vivre. Être attentifs aux réels besoins de notre corps nous permet de comprendre que l'air, l'exercice physique et le juste nécessaire en terme d'alimentation sont essentiels pour être en forme. Et si, après le confinement, nous gardions les bonnes habitudes? La société entière gagnerait à se délester du superflu – comme lors d'un jeûne – pour changer d'altitude et d'attitude.
Enfin, choisir de continuer à travailler, à faire les courses, à cuisiner tout en jeûnant nous montre qu'il est possible de continuer à vivre relativement normalement! Mais, surtout, nous constatons que le vide laisse de la place et du temps à autre chose. De la place donnée à l'autre par l'écoute et l'attention quand nous nous installons à table pour ne pas laisser notre fils/frère seul. Nous nous confrontons aussi à nos limites et à nos peurs quand nous sentons qu'on peut craquer à tout instant, parce qu'on est à table justement. Et c'est là que la solidarité est fondamentale. Nous avons tous quatre connu des moments de doute, de lassitude, d'envie de tout laisser tomber. Heureusement, ayant choisi de jeûner pour plusieurs raisons, nous apprenons à relativiser l'importance de certains besoins. Notre 'balise' ne s'est pas privée de cuire du pain dont l'odeur savoureuse nous chatouillait les narines. Sans nos partenaires jeûneurs, aurions-nous résisté aux tentations? Encore plus que les années précédentes, je me suis sentie portée par les autres. Par ma famille bien sûr; mais aussi par tous les invisibles auxquels je peux me relier. En particulier ceux qui n'ont pas notre chance de choisir ce dont ils doivent se priver. Dans notre confinement imposé, nous réalisons que, nous pourrions aussi craquer… Mais la solidarité se manifeste, heureusement, pour autant que nous puissions rester en relation avec les autres. De cela, le jeûne ne nous a pas privé. Le confinement si!
Prenez soin de vous!
Depuis le début de la crise du coronavirus, cette phrase revient en conclusion de nos échanges avec nos parents, amis, voisins, collègues. Puissent notre jeûne et notre confinement nous amener à continuer de prendre soin de tout notre être mais aussi des autres (humains, plantes et animaux). A la fin du jeûne, nous constatons des bienfaits pour notre corps, et même une certaine force. A tel point que – moi qui décomptais les jours - je m'aperçois que continuer encore quelques jours est possible. Aussi, nous osons rêver que, à la fin du confinement, nous soyons forts assez pour agir autrement, en faisant appel à toute notre créativité. Le jeûne et le confinement peuvent avoir un côté salutaire pour remettre en question nos habitudes sclérosées!
Certes, tout ne changera pas; du moins pas en une fois. Certes, les habitudes reviennent ou reviendront au galop. Mais il est temps de changer, de pratiquer une conversion. Puissions-nous faire preuve de vigilance face à nos comportements erronés. Ne pas vivre tout cela pour rien, c'est donner du sens à la vie et s'investir dans de nouveaux "possibles".
En conclusion, nous partageons le ressenti de notre cadette dont c'était la première expérience: "Ce que le jeûne m'a apporté quant au confinement? Voir comment s'est passé l'après jeûne me permet de réfléchir à ce que je pourrais changer après le confinement, pour un mieux. Avant et pendant, j'ai réfléchi sur la manière de m'organiser, de changer mes habitudes et sur ce que j'allais mettre en place après. Ces questions sont certainement partagées par nombre d'entre nous qui sommes privés de tant de choses et redécouvrons l'essentiel. Je me rends compte que je sors de ma zone de confort; mais aussi que je l'étends ainsi. Ce n'est pas nécessairement évident mais j'ai maintenant la preuve que mes capacités sont bien plus grandes que je ne l'imaginais. Ainsi, allons-nous continuer comme avant?"
Famille van Doorslaer-Goethals
