Mgr Delville : « On ne doit pas instrumentaliser la croix »


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Mgr Delville : « On ne doit pas instrumentaliser la croix »
Par Sophie Delhalle
Publié le
5 min

Chaque évêque possède une croix pectorale, qu'il porte quotidiennement. Symbole de l'identité chrétienne, arboré par ceux qui choisissent de marcher dans les pas du Christ à la lumière de sa Résurrection, la croix lourde de sens. Et peut encore aujourd'hui être un "signe pour le monde" et transmettre un message puissant. Echange sur la question avec Mgr Delville, évêque de Liège.

"Porter la croix chaque jour me rappelle la mission que j’ai reçue. Elle contribue à mon identité d’évêque, à me faire repérer le cas échéant. Elle m’incite à un retour aux sources de la foi : la présence de Jésus-Christ dans nos vies". Mgr Delville est souvent interpellé par les enfants, les jeunes, les confirmands, "c’est une bonne entrée en matière dans les conversations pour me présenter et présenter ma mission d’évêque, ainsi que pour les faire réfléchir sur le sens de la foi chrétienne, sur le Christ et sur la paix, à partir de la colombe qui est sur ma croix de tous les jours". Le prélat est régulièrement invité dans les écoles, parfois pour bénir les croix, lors d’une rénovation des bâtiments, "j’ai admiré le travail fait par les enseignants et la direction concernant le choix du style de leur croix et la décision de la diffuser dans les classes". Pour l’évêque, ce fut un beau moment, significatif de la foi, "dont on veut présenter un signe".

Voir ce que l'on ne voit plus

Aujourd’hui, "on aime mieux les croix symboliques que les croix avec un Christ au corps torturé", trop réalistes, remarque-t-il. " En fait, "chaque époque a eu son style de croix", précise l'historien. Si, vers l’an mil, on représentait le Christ triomphant et serein, plus tard, "on a accentué le côté dramatique" et cela peut frapper les imaginations, reconnait volontiers l'évêque.

Alors qu’un jeune musulman visitait une église de Liège, raconte Mgr Delville, il en sortit choqué et dit au curé: "Il y a un pendu dans ton église !" "Il avait vu une chose que les chrétiens ne voient plus et avait été interpellé". Cette expérience fut le point de départ d’une explication, qui fut aussi utile pour le curé que pour le musulman, estime Mgr. "La croix fait souvent partie du paysage et on ne voit plus ce qu’on est trop habitué de voir, poursuit-il. Pourtant, en période de crise, on porte à nouveau le regard sur la croix, parce qu’elle fait résonner en nous l’expérience de la souffrance partagée et l’espoir au-delà de la finitude et de la mort". Mais cette croix, a-t-elle encore sa place dans les lieux publics ? "Oui, sans aucun doute" répond Mgr Delville même s’il reconnait que le style doloriste de certaines croix heurte les mentalités contemporaines. "De plus, dans les institutions pluralistes, la croix apparaît comme trop identitaire. On ne peut l’imposer". Mais elle reste un "signe qui invite à la prière, à porter le regard vers le haut, comme les croix sur les clochers".

Symbole d’unité

Et que penser de ceux qui utilisent la croix pour dénoncer des injustices ? "Si c’est pour remonter aux sources de la foi et de l’engagement du Christ dans la souffrance, c’est légitime". Toutefois, Mgr Delville met en garde : "La croix brandie comme un étendard peut jouer un rôle inverse : elle peut inciter à la haine et au rejet de la foi. Pensez aux croisades ! On ne doit donc pas l’instrumentaliser". Tout est donc affaire de discernement. Le plus important pour l’évêque de Liège est que "la croix réunit tous les chrétiens". Il se réjouit donc de la prochaine restauration de la collégiale Sainte-Croix, qui pourrait devenir une église œcuménique, mise à la disposition de tous les chrétiens, comme lieu de rencontre dans la diversité, sous le signe d’une unité. Enfin, la croix, comme symbole d’horizontalité et de verticalité est aussi un symbole humaniste de recherche du sens de la vie, conclut Monseigneur.

Instrument politique ?

La croix est aujourd’hui plus que jamais volontairement reliée aux souffrances du monde : sort des réfugiés, lutte paysanne, sans-abri, … Fils de migrants, petit-fils de victimes du nazisme, le cardinal Michael Czerny, sous-secrétaire du Dicastère pour la promotion du développement humain intégral (section "Migrants et réfugiés"), a lui aussi pris le parti de dénoncer le sort des migrants d’une manière originale. Sa croix pectorale d’évêque a été confectionnée à partir du bois d’un bateau de migrants ayant tenté de traverser la Méditerranée. Matériau rappelant aussi "le bois de la croix où Jésus a été crucifié". Le pendentif porte d’ailleurs en clou en son centre. Le pape François a également posé un acte fort en bénissant un crucifix sur lequel le corps du Christ avait été remplacé par un gilet de sauvetage, représentant les migrants ayant perdu la vie en mer.

Au cœur de l'actualité

L'Italie, on le sait, est le pays de l'Union européenne le plus durement touché par la pandémie de covid19. Le monde entier gardera longtemps en mémoire les images d'une place Saint Pierre vidée de ses pèlerins et d'un pape François, mine grave, donnant une bénédiction exceptionnelle Urbi et Orbi dans une atmosphère sombre et pluvieuse. Le crucifix miraculeux de San Marcello avait été déplacé pour l'occasion et placé sur le parvis de la basilique. Et dans les rues désertes de Rome, la croix permet aussi de manifester le soutien populaire au corps médical comme le montre la photo ci-contre. Non loin de la place Saint Pierre, cette croix portant un masque a été érigée "en hommage à tout le personnel médical." Un panneau au sol invite les passants à y déposer une bougie pour dire "Nous sommes avec vous."

Sophie DELHALLE

>> Retrouvez dans son intégralité notre dossier de Pâques "La croix qui (se) renouvelle. Signe d'un renouveau, renouveau d'un signe" dans le Dimanche n°15 du 12 avril 2020 <<<

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