OPINION – Noël, une double fête religieuse


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OPINION – Noël, une double fête religieuse
Par Jean-Jacques Durré
Publié le - Modifié le
8 min

Aujourd’hui, dans l’esprit de nombreuses personnes, Noël est devenu une fête profane, une réjouissance laïque mettant en valeur sous une forme mythique, imagée, l’importance qu’on doit accorder à la famille et au respect dû à l’enfance. En ces temps où bien des familles sont déchirées par des disputes et des conflits de toutes sortes, Noël témoigne de notre désir d’éviter l’éparpillement de nos relations et de les recentrer.

Les liens avec les proches, les amis, la famille sous quelque forme qu’elle soit, demeurent un bien sacré pour beaucoup d’entre nous. Par conséquent, Jésus enfant, Marie et Joseph sont en quelque sorte la représentation d’un objectif à atteindre ou à protéger. En même temps, la pauvreté du Jésus de la crèche, quoique tout sourire et auréolé de lumière, nous rappelle aussi à la tragique condition de milliers d’enfants de par le monde et nous y confronte.

Bref, si l’atmosphère piétiste et romantique (Douce nuit, sainte nuit) de Noël rallume en nous une espérance d’un mieux-être, voire un engagement créatif en faveur des familles, de nos relations et de l’enfance, alors célébrer cette fête aura vraiment acquis un sens « religieux » (religare, « relier ») en vérité.

Mais doit-on en rester là ?

La fête de Noël se situe dans la droite ligne de ses origines païennes: une fête de la lumière. Avant l’édit de Milan (313), le peuple romain célébrait un culte au dieu Soleil appelé Sol invictus (« le soleil invaincu ») au solstice d’hiver, moment où la lumière du soleil gagne sur les ténèbres de la nuit. Les jours s’allongent petit à petit. Quelle belle occasion, pour le chrétiens, officiellement reconnus par Constantin, de conférer un nouveau sens à la célébration du solstice d’hiver. Car, pour eux, n’est-ce pas le Christ qui est le grand vainqueur de l’ « obscurité », des ténèbres de la mort ? L’évangile de Jean écrit: Le Verbe était la vraie lumière qui, en venant dans le monde, illumine tout homme (1,8) Je suis la lumière du monde. Celui qui marche à ma suite ne marchera pas dans les ténèbres (8,12).

Un chronographe de 354, nous apprend qu’on célébrait à Rome, au 8e jour des calendes de janvier (le 25 décembre), la fête de Christus natus in Bethleem Judeae (« Christ est né à Bethléem en Judée ») qui deviendra plus tard Noël, mot formé à partir du latin Dies natalis (« Jour de la naissance ») ou à partir du gaulois noio (nouveau) et hel , « soleil ».

On ignore la date exacte de la naissance de Jésus. Les évangiles la situent au temps du roi Hérode(Matthieu 2,1; Luc 1,5), pendant que Quirinius était gouverneur de Syrie » (Luc 2,2). Mais nous n’avons pas davantage de précisions. Au moins peut-on affirmer que Jésus n'est certainement pas né en hiver. St Luc (2,8), en effet, nous dit que bergers et troupeaux passaient la nuit dehors. Ce n’était le cas que durant la belle saison, de mars et octobre, tandis que de novembre à février, on rentrait les troupeaux le soir.

Essayons de préciser un peu plus la portée chrétienne de Noël. Cette fête n’est pas du tout celle de l’anniversaire de la naissance de Jésus, ni la plus importante du calendrier liturgique des chrétiens. Durant les trois premiers siècles, les chrétiens ne se sont pas souciés de fêter la naissance de Jésus. La seule fête était (et reste) celle de sa Résurrection, célébrée tous les dimanches et particulièrement à Pâques. En d’autres termes, ce n’est pas la naissance de Jésus qui importe, mais sa « re-naissance », celle de la mort qui conduit à sa résurrection. Nous allons d’ailleurs tâcher de montrerque le récit de la « Nativité » rédigé par St Lc (2, 1-20) est bien plus que l’histoire de la naissance du « petit Jésus ». Nous n’imposerons pas au lecteur un examen détaillé de ce texte.

Contentons-nous d’en exploiter quelques touches significatives.

  1. St Luc écrit que Marie accoucha de son fils premier-né (v.7). Cette précision pourrait sous-entendre que Jésus ait eu par après des frères et sœurs. Mais l’expression premier-né doit avoir une portée plus « théologique ». St Paul l’utilise déjà dans sa lettre aux Colossiens : Il (le Christ) est l’image du Dieu invisible, Premier-né de toute créature (1,15), le Premier né d’entre les morts (1,18). On peut admettre qu’en parlant du fils premier-né de Marie, l’évangéliste ne tient pas à nous renseigner sur le degré de composition de la famille de Jésus Il professe plutôt la foi pascale des chrétiens au Christ ressuscité, « re-né ».
  2. Le récit précise ensuite que Marie emmaillota son enfant et le déposa dans une mangeoire. Un scénario analogue revient en Lc 23,53 où Joseph d’Arimathée enveloppe le cadavre du Christ dans un linceul et le dépose dans une tombe. Ce verbe déposer (Lc 23,53) est le même que celui employé en Lc 2,12 où l’ange prévient les bergers qu’ils trouveront un nouveau-né déposé dans une mangeoire. Le geste de Marie consistant à « déposer » l’enfant - littéralement : le mit à table - évoque spontanément l’idée de nourriture. Or, on se souvient qu’en Mt 14,19 et Mc 6,39, les foules se mettent à table avant la multiplication des pains. De même, en Lc 22,14 et Mt 26,20, Jésus se met à table avec ses disciples pour célébrer la dernière cène dans « la salle d’hôte », le kataluma dont sont précisément exclus Marie et Joseph.

Ces constatations permettent de penser que l’ambiance de la Passion et la thématique de l’Eucharistie affleurent dans ce que Lc nous raconte jusqu’ici.

  1. Dans le passage qui parle des bergers (v. 8-13), deux expressions retiennent aussi notre attention.

L’ange déclare d’abord aux bergers qu’il vient leur annoncer une bonne nouvelle. Il parle au présent.

L’expression bonne nouvelle, vraisemblablement employée pour la première fois par St Paul, se trouve dans l’épître aux Romains (Rm 1,1) et la première lettre aux Corinthiens (1 Co 15,1) : Je vous rappelle, frères, l’Evangile que je vous ai annoncé, que vous avez reçu et dans lequel vous demeurez fermes ». Dans ces deux références, la bonne nouvelle concerne la venue du Christ dans la chair, sa mort, sa résurrection et ses apparitions.

Chez Lc, l’ange précise que la bonne nouvelle concerne la naissance de Celui qui est sauveur et Christ Seigneur (v. 11). Ces termes, nous les retrouvons dans le livre des Actes des apôtres (dont l’auteur est St Luc), quand Pierre, le jour de la Pentecôte, déclare publiquement : Dieu l’a fait Christ et Seigneur, ce Jésus que vous aviez crucifié. (2,36).

Le titre de « Sauveur » appliqué à Jésus par Lc (Ac 5,31 et 13,23) et par Paul (Ph 3,20 ; Ep, 5,23 ; 2 Tm 1,10 ; Tt 2,13 ; 3,6), est un titre attribué au Christ ressuscité. En Ac 2,36, la mention de la résurrection est explicite : Que toute la maison d’Israël le sache avec certitude : Dieu l’a fait et Seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous aviez crucifié ». Nous avons ici une trace de la plus ancienne proclamation que les premiers témoins de la résurrection du Christ ont adressée à leurs contemporains.

En d’autres termes, la parole de l’ange, située en plein cœur d’un récit qui a l’apparence d’un faire-part d’une naissance particulière, exprime en réalité la grande profession de la foi chrétienne : celui qui avait été déposé dans un tombeau, « emmailloté », s’est relevé d’entre les morts.

L’Evangile est rédigé à la « lumière » de Pâques. Lc s’intéresse moins au passé de Jésus qu’à ce qu’il est devenu aujourd’hui pour les chrétiens.

  1. Les bergers, peu actifs jusqu’ici (v. 15-18), se mettent en mouvement: ils vont à Bethléem, pour voir« cette parole qui est arrivée », ils trouvent l’enfant (v. 15-16), le font connaître (v. 17) et leur témoignage étonne ceux qui l’entendent (v. 18). Etonnement aussi, on retrouve cette démarche assortie des mêmes verbes en Lc 24, 1-12. Là, au matin de Pâques, les femmes vont au tombeau, elles trouvent la pierre roulée. Elles annoncent ensuite la nouvelle de la résurrection aux apôtres. Pierre en est étonné.

Le récit de la « Nativité » en Lc 2,1-20 contient encore beaucoup d’autres éléments qu’il conviendrait de repérer. La richesse d’un récit biblique est inépuisable. Des quatre observations auxquelles nous nous sommes limités, nous pouvons déduire que St Luc a certainement voulu attirer notre attention sur ce en quoi consiste la vraie « naissance » de Jésus. Dans ce récit magnifiquement construit sur lequel tant de peintres et d’artistes ont exercé leurs talents, l’évangéliste nous détourne pour ainsi dire discrètement d’appréhender son récit comme un compte-rendu circonstancié de la naissance du Fils de Dieu. Ce texte que nous connaissons quasi par cœur depuis notre tendre enfance, est une « prolepse » (une anticipation), comme on dit aujourd’hui, de la destinée du Christ et de ce qu’il est pour nous aujourd’hui. La fête de Noël en cache donc une autre, celle de Pâques. Elle ne peut être célébrée en vérité sans cette dernière. Ensemble, elles ne forment qu'une seule solennité.

Noël, disions-nous au début, est devenu une fête profane, laïque. Sous des aspects modernisés, l’antique forme païenne et mythique du sol invictus plane encore dans nos manières de célébrer. Le chrétien ne doit pas refuser d’y participer, sachant bien que la sagesse invite à prendre une saine distance par rapport aux allures commerciales et trop mondaines de Noël. Mais les chrétiens doivent aussi convertir leur propre façon traditionnelle de célébrer la Nativité de Jésus. Car nos crèches, notre liturgie de Noël (la messe de minuit) ont encore trop souvent l’odeur d’un certain fondamentalisme (une lecture « au pied de la lettre » du joli récit de Lc 2,1-20).

Célébrer une Eucharistie de Noël dans une ambiance pascale (cierge pascal allumé, chants évoquant davantage la résurrection que nos pieux cantiques traditionnels (Douce nuit, sainte nuit …), correspondrait certainement mieux à une vision plus chrétienne de Noël.

Car ce qui est au cœur de cette fête, c’est la foi qu’aujourd’hui, la « renaissance », la nôtre et celle de la création toute entière sont mystérieusement à l’œuvre.

« Le monde ancien est passé, voici qu’une réalité nouvelle est là » (2 Corinthiens, 5, 17)

Jean-Philippe Kaefer, théologien catholique

© Photos: pxhere.com & piqsel.com (Une)

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