Surprise! En priant l’extrait biblique proposé pour l’office du matin dans la Liturgie des Heures, je découvre une petite incise qui m’intrigue. "Je vous exhorte, frères, par la tendresse de Dieu, à lui présenter votre corps – votre personne tout entière –, en sacrifice vivant…" J’interromps ma prière pour aller voir dans la Bible et je constate que cette expression ne s’y trouve pas. Elle est donc un ajout au texte sacré. La TOB, quant à elle, traduit: "à vous offrir vous-mêmes", et en note de bas de page: "Littéralement, offrez vos corps. Non pas le corps en tant que distinct de l’âme, mais l’homme tout entier agissant dans et par son corps…"
Un ajout irrévérencieux?
Anecdote, me direz-vous. Pas sûr! La prière officielle de l’Eglise s’est donc permis de préciser, à l’intérieur même du texte biblique, la signification d’une expression qui, pour un lecteur moderne, pourrait prêter à confusion. Le corps n’est donc pas, explique-t-on par cette glose, un terme d’anatomie, mais une manière de parler de la personne tout entière. Paul désignait non une réalité physique, mais spirituelle: ce que je suis en profondeur.
Intéressant. Pourrait-on se permettre la même chose avec une citation du Coran? Je ne pense pas. En effet, le Coran est dicté par Dieu. Y toucher, y apporter un ajout, ce serait toucher au texte divin lui-même. Absolument irrévérencieux. Me revient en mémoire "L’aventure ambiguë" de Cheikh Hamidou Kane, roman africain que je voyais avec mes élèves à Kinshasa: "Ce jour-là, Thierno l’avait encore battu. Cependant, Samba Diallo savait son verset. Simplement sa langue lui avait fourché…" Ainsi commence le roman. Samba Diallo, un petit garçon, fait des exercices de récitation du Coran. "Sois précis en répétant la Parole de ton Seigneur… lui assène le Maître Thierno. Il t’a fait la grâce de descendre son Verbe jusqu’à toi. Ces paroles, le Maître du monde les a véritablement prononcées. Et toi, misérable moisissure de la terre, quand tu as l’honneur de les répéter après lui, tu te négliges au point de les profaner. Tu mérites qu’on te coupe mille fois la langue…"
Pour les musulmans, le Coran est un livre qui existe en arabe depuis toute l’éternité auprès de Dieu. L’ange Gabriel l’a dicté à Mahomet, qui l’a proclamé. Ensuite, on l’a recopié. Le Coran vient du ciel. Il est le livre de Dieu, d’Allah.
En fonction de leur auditoire
La manière dont un chrétien considère son livre saint est toute différente. La Bible monte de la terre. Elle est le livre sur Dieu, fruit de la longue méditation d’un peuple sur son histoire et, pour le Nouveau Testament, des communautés sur l’événement Jésus Christ. Elle ne connaît pas de langue sacrée (elle est écrite en hébreu ou en grec selon les livres). Les écrivains qui ont couché cette méditation ont travaillé sous l’inspiration de Dieu, de son Esprit, et non sous sa dictée. Ils ont donc écrit à la manière dont on écrivait à l’époque, ils ont fait de l’histoire –histoire sainte, car Dieu y manifeste sa présence – selon les règles historiographiques de l’époque, bien différentes des nôtres. Elle n’est pas rédigée d’une seule venue, mais sur environ dix siècles. On peut y percevoir une évolution et parfois même des approches différentes, notamment dans les quatre évangiles que l’on n’a jamais fondus en un! Les paroles de Jésus lui-même ont en effet été adaptées par les évangélistes en fonction de leur auditoire.
Avouerais-je qu’il m’arrive lors de la consécration, à la messe, quand je prononce les paroles "Ceci est mon corps", d’ajouter, avant ou après: "Ceci c’est moi-même, ma personne, ma vie donnée pour vous"? Je crains en effet que l’on ne prenne les mots de Jésus de manière trop anatomique. Cette petite incise contemporaine dans le texte de saint Paul était donc pour moi plus qu’une anecdote, c’était une confirmation de mon intuition. Je ne suis pas trop mal inspiré quand je me permets de préciser les paroles de la consécration. Me voilà rassuré.
P. Charles DELHEZ

