Frédéric Lenoir, philosophe et sociologue, rédacteur en chef du Monde des Religions était l’invité des Grandes Conférences Catholiques ce mardi 15 novembre. Comme d’habitude, la salle était comble. Eddy Caekelberghs, de la RTBF, l’interviewait à propos de ses entretiens avec Marie Drucker, aux éditions Robert Laffont. Le titre : « Dieu », sans qualificatif, sans point de ponctuation. Il ne restait plus que le mot lui-même à n’avoir pas été utilisé comme titre par d’autres. Il s’agissait cependant bien de relancer la question.
Depuis toujours, l’homme ne se contente pas du visible et ritualise la mort. Dans un premier temps, explique Frédéric Lenoir, l’invisible ne fut pas surnaturel, mais tout simplement naturel. Les esprits animent la nature avec laquelle l’homme cherche à communier. C’est la religion chamanique du chasseur-cueilleur. Il faut attendre la sédentarisation du néolithique pour qu’apparaissent les premières divinités à qui l’on offre des sacrifices pour se protéger de la nature dont on s’est coupé. “Le shaman éprouvait le sacré, le prêtre le fabrique”, explique le conférencier. A cette époque, on peut trouver des traces d’une grande divinité féminine, vers 5 ou 6000 ans avant le Christ. Mais elle n’est qu’une divinité parmi d’autres et disparaîtra avec la masculinisation du clergé dans une société devenue patriarcale.
“La religion est-elle en lien avec l’angoisse ?” demande Eddy Caekelberghs. Le rédacteur en chef du Monde des Religions est tenté de dire oui. La religion s’enracine dans un besoin d’assistance, de sécurité, et répond à l’angoisse de la mort. Freud en donnait cette explication. Mais on peut aussi imaginer que, si Dieu existe, poursuit l’écrivain, il a créé en l’homme un besoin de lui. Frédéric Lenoir note cependant que la question de l’au-delà précède celle de Dieu. Les tombes ont toujours été ritualisées, particulièrement en Égypte.
La création des grands empires entrainera la rencontre des panthéons. Il faut dès lors rationaliser le ciel et hiérarchiser les dieux. Ce sera d’abord l’hénothéisme, un dieu qui domine les autres. L’empereur en sera l’expression terrestre. En effet, toute politique a besoin de transcendance, de légitimité. Quant au monothéisme, un seul Dieu universel, il semble bien apparaître avec Akhenaton, au 14e siècle av. J.-C., mais pour un court instant. Chez les Juifs, il n’est seulement attesté qu’à partir du 7e siècle. La religion zoroastrienne, qui a influencé les Juifs en exil à Babylone, est un autre monothéisme pratiquement concomitant. On y trouve déjà l’idée d’universalité, de messianisme, ainsi que les anges et le jugement dernier. Pour les chrétiens, Jésus sera ce Messie et Frédéric Lenoir de rappeler que le Christ n’est pas un fondateur de la religion. Il n’a jamais quitté le judaïsme. C’est à la suite des débats parmi ses disciples, et notamment avec saint Paul, que naîtra l’Église. Le concile de Jérusalem est le moment-charnière. “Jésus n’est pas le fondateur de l’Église, mais celui sur qui elle est fondée.”
Et en Orient ? La conception d’un dieu unique et créateur, la notion d’un temps linéaire avec une fin du monde sont propres à l’Occident. Les orientaux restent davantage cycliques, panthéistes, en communion avec la nature où visible invisible se mêlent. Le monothéisme n’y apparaît pas. Toutes les religions ont cependant plusieurs points communs, l’humanité semblant progresser par paliers un peu partout à la fois. Ainsi l’éthique, mais aussi la quête de l’immortalité, que ce soit dans la fusion avec le Grand Tout ou dans un paradis. En Orient, cependant, il s’agit d’effacer ce qui donne l’illusion d’individualité. Il est donc plus facile d’accepter la vie comme elle est, note le sociologue. Mais le côté négatif, c’est qu’on ne cherche pas à changer le monde. Le christianisme, lui, a conduit à ce qu’on se batte pour améliorer le sort des gens. D’où les hôpitaux, les hospices… Cette attitude a fini par influencer le bouddhisme, plus soucieux du bien de l’âme que du corps. Frédéric Lenoir souligne alors que Jésus a tout ramené à l’amour, qui seul fonde le salut. Il fait sauter toutes les barrières et met à mal la distinction entre le pur et l’impur. Les rites, les lois ne sont plus que des moyens, une pédagogie. Le dialogue avec la Samaritaine (Jean 4) en est une bonne illustration.
La violence existe dans toutes les religions, y compris le bouddhisme, que l’on croit si pacifique, rappelle Frédéric Lenoir. Il y a des lamas qui assassinent d’autres lamas même au Tibet. Mais il faut reconnaître que monothéisme rend plus intolérant, puisque son dieu est le seul et que cette religion en est l’unique dépositaire. L’oriental, par contre, accepte que chacun ait, à propos de l’absolu, un langage coloré par sa culture.
Toutes les sociétés ont été religieuses jusqu’au 19e siècle. Aujourd’hui encore, les 2/3 des Européens sont croyants, 90 % des Américains et des Latinos. Ce qui se vit en France et en Belgique, est de l’ordre de l’exception. Serions-nous les laboratoires de l’ultramodernité ? Il y a deux réponses. Soit ces deux pays sont en avance et l’avenir est au bricolage et à la disparition de toute institution, mettant ainsi en difficulté le monothéisme. Ou bien montrent-ils les limites de ce retrait de la religion, notamment l’individualisme. On assisterait alors un jour au retour d’un balancier. Mais le conférencier était philosophe et sociologue, non pas prophète ! Quoi qu’il en soit, trois tendances ses dessinent depuis 30 ans en Occident: la féminisation du divin, son intériorisation et le recul de son caractère personnel. Un autre phénomène est l’écologie qui devient une espèce de religion collective. “En sauvant la terre, on sauve l’humanité.” Cette religion n’a pas besoin de Dieu.
Avec discrétion, Frédéric Lenoir a terminé sa conférence par une profession de foi : “Je suis croyant, mais un croyant qui a évolué. Lisez les vingt dernières pages de mon livre.” Et d’évoquer sa rencontre déterminante avec le Christ. Dieu, s’il existe, est mystère. Frédéric Lenoir aussi, mais un mystère qui ne laisse pas indifférent !
Charles Delhez
