Alors que l'Eglise universelle est secouée par des scandales d'abus sexuels commis par des membres du clergé, Mgr Guy Harpigny, évêque de Tournai et référendaire pour ces questions s'est confié à nos confrères du journal "Le Soir". Il aborde aussi d'autres sujets comme le mariage des prêtres. Résumé d'une interview très complète.
On le sait, la Belgique n'a pas échappé à ces douloureux dossiers d'abus sexuels commis au sein de l'Eglise catholique. L'affaire "Vangheluwe" du nom de l'ancien évêque de Bruges, qui a dû démissionner en 2010 pour des faits de pédophilie, est encore dans les mémoires. Mgr Guy Harpigny a travaillé sur ce dossier avec l'évêque d'Anvers, Mgr Bonny et le parlement fédéral; travail qui a abouti à la mise en place d’un centre d’arbitrage pour dédommager les victimes."J’ai commencé à travailler sur cette question en 2007, avant la grande crise. A l’époque déjà, une magistrate avait des difficultés avec des évêques qui ne voulaient pas participer aux dédommagements. En 2010, suite à la démission de Roger Vangheluwe, 400 personnes se sont manifestées. Le Parlement a mis en place une commission spéciale. Cette commission a réfléchi et est arrivée à la conclusion que l’Eglise devrait faire un geste vis-à-vis des victimes. Ce que j’ai eu beaucoup de mal à faire comprendre à l’archevêque Léonard. Pourtant, cela nous a sauvés, car, tout d’abord, cela nous a obligés à écouter les victimes et, ensuite, on a dû trouver des solutions pour les cas prescrits même si, au niveau du droit, on ne devait rien faire",rappelle l'évêque de Tournai.Il précise que les responsables de l'Eglise de Belgique ont fait venir des juristes de haut niveau pour leur expliquer comment répondre à ce problème, regrattant que l'idée qui prévalait était "qu’on en dise le moins possible". Il ajoute: "Le cardinal actuel dit régulièrement que c’est le Parlement qui nous a fait évoluer. De nouveau une institution non ecclésiale… Je suis content qu’on soit passés par là. La Belgique, avec sa solution pour indemniser les victimes des cas prescrits, a inspiré la Suisse".
Conseil de surveillance
Mgr Harpigny détaille les directives à suivre lorsqu’on est confronté aujourd'hui à un cas d'abus. "C’est très simple : quand on vient raconter une affaire à l’évêque, la première chose c’est qu’il n’en parle à personne et avertisse le parquet ou la police. Car s’il commence à en parler, il va s’adresser à l’agresseur présumé, donc le protéger d’une certaine façon. La deuxième chose, c’est d’avertir la doctrine de la foi à Rome en expliquant ce qu’on a appris. On reçoit une réponse qui donne les mesures ecclésiastiques à prendre. Dans la dernière situation que j’ai eue, le prêtre ne pouvait plus célébrer en public et s’il n’obtempérait pas, il ne pouvait plus célébrer du tout. La justice de son côté fait son boulot : c’est elle qui détermine si un cas est prescrit ou non".
Il rappelle que depuis deux ans un conseil de surveillance a été mis en place au sein de l’Eglise, avec des psychologues et des juristes. Ce conseil remet un rapport sur la façon dont on peut réintégrer la personne. "J’ai eu un cas cette année : on m’a dit que je pouvais le réintégrer, mais pas dans toutes les fonctions. Il est toujours suivi par un psychologue. La doctrine de la foi nous invite aussi à demander au prêtre s’il souhaite être libéré de ses obligations sacerdotales et revenir à l’état laïc. Mais la majorité, jusqu’ici, refuse."
A la question de savoir s'il y a encore des nouveaux cas qui sont dénoncés, Mgr Harpigny répond que les points de contact sont toujours accessibles. "Il y a toujours des cas nouveaux. La plupart sont en effet prescrits, mais pas tous. Cela va encore durer des années. Pour les cas prescrits, les victimes peuvent toujours demander à rencontrer des responsables. L’an dernier, j’ai rencontré une victime très en colère. Il faut aussi pouvoir entendre cette colère-là."
L'évêque référendaire pour les cas d'abus, du côté francophone, met aussi l'accent sur le fait qu'en 2016, une formation obligatoire a été organisée pour tous les prêtres."Une personne des points de contact venait raconter son travail, expliquer qui sont les victimes et quel est le profil des abuseurs. Une attention particulière était accordée aux signaux auxquels il faut être attentif pour soi-même. Ce qui dépassait la pédophilie : solitude, alcoolisme, etc. Les prêtres doivent alerter quand ils ne vont pas bien".
Célibat des prêtres: laisser le choix ?
Notre consœur Elodie Blogie, qui a réalisé l'entretien aborde ensuite la problématqiue du célibat des prêtres, en rappelant que le cardinal De Kesel s’est déjà prononcé en faveur de l’ordination d’hommes mariés. "Le célibat est une question qui se pose depuis le début de l’Eglise. A certains moments, on respecte cette règle, puis plus. Pour le moment, on respecte. Je pense qu’il serait plus simple de laisser le choix, comme dans les églises orientales. Il y a suffisamment de gens favorables au choix dans l’Eglise universelle aujourd’hui. Un des arguments est parfois de dire qu’on n’a pas assez de prêtres, donc qu’il faut ordonner des hommes mariés. Mais la vie sexuelle ne doit pas être une compensation pour combler l’absence de prêtres. Simplement, le célibat est une bonne chose pour les gens qui se sentent appelés. Comme le mariage est une bonne chose pour ceux qui se sentent appelés",souligne Mgr Harpigny.
La journaliste rappelle que dans une récente uinterview accordée à son quotidien, l'abbé Gabriel Ringlet estime qu’il y a un problème avec le discours de l’Eglise "qui angélise ou diabolise la sexualité…". Et Mgr Harpigny de répondre: "Je ne pense pas que le discours soit problématique. Quand on regarde comment juger le réel, ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire, il y a toujours un aspect légal – que la loi vienne de Dieu ou du droit – puis la liberté de chacun et enfin le jugement, la décision que l’on prend. Quand on regarde ce que l’Eglise dit sur la sexualité, on place souvent cela sous le coup de la loi. (…) On pense que tout est interdit. Heureusement qu’on est libre pour ne pas en tenir compte ! Depuis au moins 50 ans, le discours de l’Eglise change un peu, insiste davantage sur le jugement de conscience, le discernement." Il rappelle que dans l’exhortation apostolique du pape François, Amoris Laetitia, le chapitre 8 est consacré aux " situations dites irrégulières". "Avant, on aurait parlé de 'situations de péché'", dit-il.
En conclusion, l'évêque de Tournai est interrogé sur la proposition de Gabriel Ringlet de partager les églises, notamment avec la laïcité. Sa réponse est claire: "Il n’est pas curé !".Toutefois, Mgr Harpigny dit avoir conscience des problèmes de financement des cultes et du nombre élevé d’édifices catholiques à entretenir. "Qu’il faille partager, je suis d’accord",approuve-t-il, précisant qu’il accepte dans sa cathédrale des événements culturels. "Mais je vois difficilement la laïcité organisée célébrer dans des églises où il faudrait cacher les croix, etc. Il faut respecter les convictions de chacun. Même si j’admets que la laïcité organisée n’a pour le moment pas de bâtiments ad hoc."
J.J.D. avec Le Soir (Elodie Blogie)


