Opinion : Voici pourquoi notre pays ne devrait pas maintenir de relations normales avec Israël, la Turquie ou l’Azerbaïdjan…


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Opinion : Voici pourquoi notre pays ne devrait pas maintenir de relations normales avec Israël, la Turquie ou l’Azerbaïdjan…
Monument au génocide arménien d'Ixelles © CC BY-SA 3.0
Par Benoit Lannoo
Publié le
5 min

Israël et la Turquie se provoquent mutuellement avec le génocide arménien et le génocide à Gaza. Tout comme les partis belges le font au fédéral avec la reconnaissance ou la non-reconnaissance de la Palestine victime de génocide. Une situation que dénonce Benoit Lannoo, historien, spécialiste des Eglises d’Orient.

Les relations de l’état d’Israël avec la Turquie et l’Azerbaïdjan sont sous forte tension depuis que le gouvernement israélien a soumis fin juin au Parlement, la Knesset, un projet de loi reconnaissant le génocide arménien. Le gouvernement de Benyamin Netanyahou n'a pas fait cette démarche historique par respect pour 1,5 million d’Arméniens au moins qui ont été tués par le régime des Jeunes-Turcs en 1915 et après, ni en soutien à leurs proches, mais uniquement pour narguer Ankara. Le président turc Recep Tayyip Erdoğan dénonce depuis des mois le génocide de la population de Gaza par l'armée israélienne, et le gouvernement de Netanyahou a voulu lui rendre la pareille. Au grand dam des Turcs, bien sûr, qui nient encore fermement la réalité même de ce Medz Yeghern ("Grand Crime").

Selon ses convenances

Une fois accepté le fait que la souffrance des victimes de génocide peut être politisée, toutes les vannes s’ouvrent. Chacun réagit politiquement selon ses convenances et banalise ainsi l’essence du terme juridique "génocide". Il est par exemple remarquable que le Premier ministre arménien fraichement réélu, Nikol Pasinyan, n'a pas beaucoup voire à peine réagi à la décision du gouvernement israélien de reconnaître le génocide arménien. Pasinyan, main dans la main avec la diplomatie (lire : l’affairisme) du président américain Donald Trump, tente de normaliser les relations avec ses deux voisins, la Turquie et l’Azerbaïdjan. Il souhaite dès lors avoir le moins possible à faire avec le passé dramatique du peuple arménien d'il y a 111 ans, ou avec le passé récent du nettoyage ethnique du Haut-Karabakh en automne 2023.

Encore plus remarquable fut l'appel des trois communautés juives d’Azerbaïdjan à mettre fin au processus israélien de reconnaissance du génocide arménien. Les Ashkénazes, les Séfarades et les soi-disant Juifs des montagnes (descendants de Juifs persans vivant dans le Caucase depuis le Ve siècle) à Bakou ont appelé les députés à Jérusalem à rejeter le projet de loi du gouvernement Netanyahou. La dictature à Bakou a une ouverture religieuse particulière : de nombreuses Eglises et confessions y sont les bienvenues, sauf... tout ce qui est arménien. Aussi prévisible que soit la tension entre Israël et la Turquie, la relation de Jérusalem avec l’Azerbaïdjan est plus obscure. Bakou en effet est le principal fournisseur de gaz en Israël et l’armée azérie a massivement utilisé des drones fournis par Israël pendant la Guerre de 44 jours au Haut-Karabakh en automne 2020.

Juste après le sommet de l'OTAN à Ankara

Dans quelle mesure une possible reconnaissance du génocide arménien est devenue un atout politique se lit ouvertement par l’annonce de lundi dernier selon laquelle le vote à la Knesset est reporté jusqu’après la pause parlementaire estivale. Un porte-parole du gouvernement israélien a déclaré au Jewish News Syndicate (JNS) que la reconnaissance gouvernementale du génocide arménien peut être renversée par un nouveau gouvernement après les élections du 27 octobre, ce qui est plus difficile avec une loi adoptée à la Knesset. Ce n'est pas un hasard que cette volte-face survienne juste après le sommet de l'alliance de l'OTAN dans la capitale turque Ankara, où le président américain Trump a conclu plusieurs affaires avec le président turc Erdoğan. Il est évident que c'est Trump qui a convaincu les Israéliens de cesser (temporairement ?) de provoquer les Turcs avec cette reconnaissance du Medz Yeghern.

La communauté internationale doit examiner d'urgence comment contrer cette instrumentalisation de la reconnaissance ou du déni de génocides. La reconnaissance d’un génocide doit être une affaire purement humanitaire et juridique, visant à soulager la souffrance des proches des victimes et à prévenir de nouveaux génocides. Dès que la reconnaissance de génocides est politisée, l’arroseur risque vite d'être arrosé. Le cas échéant : d’un côté, il y a le gouvernement Netanyahou qui vise Ankara alors qu’il continue lui-même de semer le chaos avec des violences génocidaires à Gaza et qu'il menace de faire pareil au sud du Liban, tandis que, de l’autre côté, Erdoğan et ses associés n'arrivent pas à assumer le passé de la Turquie ni l’histoire récente de l’Azerbaïdjan, qui a transformé une "arménophobie" virulente en idéologie d'Etat.

Ni sapé ni érodé

Nous devons veiller aussi chez nous, en Belgique, à ce que le concept du génocide ne soit ni sapé ni banalisé. Il est en effet érodé si on l'utilise sans examen juridique des faits contestés. Bien évidemment, concernant les génocides des Jeunes-Turcs envers diverses communautés chrétiennes de la péninsule turque à la fin de la Première Guerre mondiale (non seulement les Arméniens, mais aussi les Grecs pontiques et les chrétiens assyro-chaldéens), les faits sont juridiquement établis. La reconnaissance de génocide assyrien – dit Sayfo ou l’"Epée" – a par ailleurs été reconnue par le Parlement français. Et sur proposition des Engagés, Woluwe-Saint-Lambert a été il y a quelques semaines la première commune belge à reconnaître également ce Sayfo et le génocide des chrétiens pontiques. Il serait bon que le gouvernement fédéral et le Parlement, qui ont déjà reconnu le génocide arménien, fassent désormais de même, malgré Ankara.

En ce qui concerne le génocide à Gaza, il existe – malheureusement – suffisamment de bases légales pour le reconnaître et agir en conséquence. En effet, des commissions d'enquête indépendantes des Nations Unies (ONU) prouvent de manière concluante qu’Israël commet un génocide à Gaza. Les partis politiques belges qui remettent cette réalité accablante en question sont de facto des négationnistes. Le déni des horreurs de la Shoah pendant la Seconde Guerre mondiale constitue un crime dans notre pays, et à juste titre ! Le déni des génocides par la Turquie et à Gaza devrait également être répréhensible au niveau pénal. Et tout comme personne ne veut avoir affaire avec des néo-nazis, notre pays ne peut pas maintenir des relations normales avec Israël, ni avec la Turquie ou l’Azerbaïdjan.

"Plus jamais !" reste un slogan creux aussi longtemps qu’on ne reconnaît et ne combat pas systématiquement tous les génocides.

Benoit LANNOO


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