Le pape Léon XIV a souhaité consacrer son intention de prière aux valeurs du sport. Un appel à "l'effort joyeux" et à "l'union des peuples" qui résonne particulièrement en ce mois de juin alors que s'ouvre dans deux semaines la Coupe du Monde du Football 2026, et que viennent de se conclure aux Etats-Unis les premiers Enhanced Games, compétition qui autorisait et encourageait l'utilisation de substances dopantes.
Imaginez des dizaines d'athlètes de renom, des médaillés olympiques spécialement sortis de leur retraite, réunis à Las Vegas pour une compétition multisports (athlétisme, natation, haltérophilie) où le dopage est autorisé et même encouragé. C'est ce qu'il s'est passé le 24 mai dernier lors de la 1ère édition des Enhanced Games, traduisez "Jeux améliorés", mais comprenez "Jeux du dopage".
L'idée des organisateurs : "repousser les limites de la performance humaine". Très concrètement : tenter de battre des records du monde, préalablement établis "à la régulière", aux moyens de combinaisons et substances d'ordinaire interdites - stéroïdes anabolisants, hormones de croissance ou encore testostérone.
La compétition "de la honte", comme elle fut qualifiée par nombre d'athlètes et d'organismes du sport, était retransmise en direct sur Internet. Financés par des investisseurs puissants comme le magnat de la tech Peter Thiel, ou encore Donald Trump Jr, les Enhanced Games promettaient un chèque d'un million de dollars pour tout "sportif" qui décrocherait un record dans sa discipline. Dix millions même pour le sprinteur qui battrait le record d'Usain Bolt sur 100 mètres. Bon, finalement, la moisson s'est avérée très maigre avec un seul record battu, en 50 m nage libre, tout logiquement non homologué.
Les Enhanced Games auront toutefois réussi autre chose : porter un coup sévère aux valeurs du sport et alimenter davantage les soupçons qui pèsent déjà sur certaines disciplines.
Un mondial de foot gagné par les polémiques extra-sportives
Dès le 11 juin prochain, les Etats-Unis accueilleront une autre compétition sportive aux côtés du Mexique et du Canada, bien plus propre celle-là : la Coupe du Monde de football.
S'il n'est ici pas question de soupçon de dopage, c'est plutôt une série de polémiques extra-sportives qui ont éclipsé les enjeux footballistiques ces derniers mois : la remise d'un ubuesque "FIFA Peace Prize" à Trump lors du tirage au sort des équipes, un climat d’insécurité lié à la présence de la police anti-immigration ICE, la participation iranienne plombée par les tensions avec Washington, le prix exorbitant des billets... Bref, rien de très "Coubertin" dans tout cela!

Une volonté de remettre l'église au milieu du village ?
(...ou plutôt le ballon au centre du jeu ?)
Est-ce l'enchaînement de ces deux compétitions sportives, éclaboussées par les polémiques, qui a poussé le Pape à intervenir et consacrer sa prière du mois de juin au sport ? On n'en sait rien mais, si c'est involontaire de la part du Saint-Siège, cette intention ne pouvait pas mieux tomber !
À moins que Léon XIV n’ait simplement souhaité marcher dans les pas de François qui, il y a exactement 10 ans, avait lui aussi dédié sa vidéo du Pape au sport, rappelant alors qu’il pouvait être un "véhicule de fraternité".
Le sport : "un langage universel qui unit les peuples"
Au final, peu importe le déclencheur. Le plus important réside dans l'invitation du pape Léon XIV à prier pour les valeurs du sport "afin de construire la communion et la fraternité dans l’histoire".
Au début de sa prière, le Pape León XIV élève sa supplication vers le "Seigneur de la vie", en rendant grâce pour le don du sport: pour ceux qui "glorifient Dieu par l’exercice de leur corps, pour les amitiés qui naissent sur le terrain et la joie de jouer en équipe".
En vidéo, sur des images de Jeux Olympiques et de sportifs amateurs, le Pontife demande que le sport soit toujours "une école de fraternité et non de rivalité vide, un espace de rencontre et non d’exclusion, un chemin de paix et non de violence". Il exprime également combien le sport possède un "langage universel qui rapproche les cultures, unit les peuples et sème le respect, la solidarité et le dépassement de soi".
Seigneur Jésus,
que chaque sport devienne une parabole d’une vie vécue avec toi,
dans l’effort joyeux,
avec humilité dans la défaite
et gratitude dans la victoire que tu nous offres dans ta résurrection.
▶️ Découvrez son intention de prière complète :
Magnifica Humanitas : une vive critique du transhumanisme
Une dernière chose encore : dans son encyclique Magnifica Humanitas, parue le lundi 25 mai, le pape s'oppose frontalement au transhumanisme qui "imagine un renforcement de l’être humain grâce aux technologies (biomédecine, ingénierie corporelle, dispositifs, algorithmes), avec l’ambition d’accroître les performances et les capacités."
Pour Léon XIV, la limite n’est pas un défaut à éliminer, mais une dimension constitutive de la personne, car "l’humain ne s’épanouit pas malgré la limite, mais souvent à travers la limite". Comment ne pas voir là une critique de la vision de l'athlète "amélioré" telle qu’elle est promue par les Enhanced Games ?
"L’humain ne s’épanouit pas malgré la limite, mais souvent à travers la limite".
Pape Léon XIV dans Magnifica Humanitas
Plusieurs décrypteurs de l’encyclique, dont le très réputé The Catholic Herald, s’interrogent d’ailleurs : certaines pages de Magnifica Humanitas ne viseraient-elles pas, sans le nommer, Peter Thiel ? Cet entrepreneur milliardaire de la Silicon Valley, cofondateur de PayPal et de la très controversée société d’analyse de données Palantir, compte, comme on l’a rappelé, parmi les investisseurs des "Jeux améliorés". Or, Peter Thiel est depuis longtemps un fervent soutien du transhumanisme et souhaite ouvertement que la technologie fasse de nous des machines immortelles :
"L’idéal serait cette transformation radicale par laquelle votre corps humain, naturel, se trouve changé en un corps immortel… Nous voulons davantage que le travestissement ou le changement d’organes sexuels. Nous voulons que vous puissiez changer votre cœur, changer votre esprit et transformer tout votre corps."
L'entrepreneur Peter Thiel dans un podcast du New York Times
A contre-courant de Léon XIV, l’ambition quasi messianique de Peter Thiel est d’échapper entièrement aux limites de l’existence incarnée. On comprend dès lors son investissement dans un évènement sportif visant, justement, au dépassement de l'Homme.
Dans la foulée de la publication de Magnifica Humanitas, Thierry Breton, ancien commissaire européen chargé du numérique, avait invité "la Silicon Valley trumpisée, JD Vance, Peter Thiel et consorts à lire avec attention" l'encyclique du Pape. Pas sûr toutefois que Peter Thiel ait répondu à l'invitation. The Catholic Herald nous apprend en effet l'existence d'un enregistrement audio de Peter Thiel, révélé dans la presse en mai 2025, dans lequel il exhorte JD Vance "à ne pas tenir compte du pape sur l’éthique de l’IA".
Léon XIV a encore du pain sur la planche avant de pouvoir souffler aux oreilles des géants de la tech...
Clément LALOYAUX

