Face à la noirceur du monde et à nos propres souffrances, la tentation est grande d’en tenir Dieu pour responsable. Sauf à emprunter le chemin proposé par le Christ, nous rappelle l’un de nos lecteurs. On pourra dès lors expérimenter la joie d’une présence qui nous permet, encore et toujours, de nous relever et d’avancer.
Nous ne sommes pas nombreux à faire étalage de nos misères, ne serait-ce que parce qu’il est humain de vouloir nous montrer sous un jour favorable. Je m’y risque toutefois, sachant que révéler sa souffrance peut aussi apporter une forme de réconfort à ceux qui se croient seuls à la subir. Les remèdes à la solitude, quels qu’ils soient, sont toujours bons à prendre, ils ne courent pas les rues...
Au sortir de ma jeunesse dorée, j’ai soudain vu, comme tant d’autres, se dérouler devant moi le spectacle de la noirceur du monde: dépression profonde dans mon entourage, surendettement, hospitalisations, sur-médication, accidents, mensonges... Autant de misères – et j’en passe – qui ont soudain déstabilisé mon existence, comme une volée de sinistres corbeaux chassant les hirondelles de printemps.
Une réalité menaçante usait désormais de son influence néfaste et quotidienne, pour empêcher la spiritualité, la nature ou la poésie, qui me tenaient tant à cœur, de régaler comme autrefois, sans encombre, mon âme assoiffée de réponses aux mystères de la vie.
Certes, ma passion pour la profondeur et la beauté des sentiments était intacte, et par moments, elle produisait encore des gerbes d’étincelles. Je l’entretenais par mes lectures et m’agrippais ainsi, vaille que vaille, à cette liberté intérieure qui m’était si gratuitement offerte dans mes années d’innocence. Elle seule, en dépit des angoisses qui m’assaillaient nuit et jour, me poussait encore à sublimer ma détresse et à la transformer en moteur de croissance.
Idées noires
Quand les idées noires étaient trop envahissantes, je levais la tête et scrutais le ciel, ce Royaume que je crois toujours habité par un Roi bienveillant. Souvent s’engageait alors, entre ceux qui le croient vide et moi-même, un dialogue interminable...
Le Créateur, me soufflait mon interlocuteur imaginaire, était responsable de mes souffrances... Et comme je souriais à cette pensée, simpliste à mes yeux, ce même interlocuteur se rebiffait et me prédisait que tôt ou tard, quand j’aurais souffert un peu plus, je m’éveillerais, enfin lucide, à la cruauté de mon Dieu...
Décidément, les hommes ne changent pas...Toujours enclins à faire peser sur n’importe qui ou sur n’importe quoi la responsabilité de leurs moindres défaillances, toujours orgueilleux, toujours fiers à souhait, il ne leur vient pas facilement à l’esprit qu’ils ne sont que le maillon d’une chaîne que forment leurs semblables depuis la nuit des temps, et que ces semblables, leurs frères, pour la plupart impatients et outrancièrement cartésiens, n’ont que bien peu de chances,
en tant que tels, de s’éveiller à une autre forme de connaissance que celle que leur procurent leurs sens: la connaissance de l’invisible. Par ailleurs, leurs rêves de toute-puissance ne leur ferme-t-il pas le chemin le plus exigeant, mais aussi le plus beau: celui où L’AUTRE peut occuper la première place, ou pour le moins une place équivalente à la leur?
Non qu’ils méprisent l’amour... Mais ils ne savent que trop, hélas, ce qu’il en coûte de renoncer à l’image agréable qu’ils se sont faite d’eux-mêmes... En outre, ils ne croient pas possible que l’on puisse recevoir – et plus encore – à la mesure de ce que l’on DONNE... Ils pensent même que c’est le contraire... Leur logique matérialiste leur fait croire que de donner, ou se donner, c’est se mettre en danger.
Que faire donc d’un monde où l’on ne cherche à exploiter ses possibilités d’épanouissement qu’au profit de son ego...?
Le bon chemin
En réalité, le bon chemin n’est pas si difficile à trouver, mais il faut l’essayer, c’est la moindre des choses. Ce n’est qu’en lui étant durablement fidèles, qu’il nous révèle qu’il était le bon. Ce n’est qu’ainsi que nous réalisons qu’en dépit des écueils dont il était jalonné, nous avons toujours su nous y relever de nos chutes.
Ce n’est qu’ainsi qu’il se révèle être notre Vérité et notre Vie. D’ailleurs, les chemins de traverse et les chemins parallèles, ne manquent-ils pas, eux aussi, de nous rappeler le bien-fondé de nos choix, puisqu’on ne cesse d’y trébucher et de tomber, sans jamais s’y relever tout à fait?
Aussi, lorsqu’un chemin, pour l’avoir durablement expérimenté se révèle être le REMPART de votre vie, il est normal que Celui qui vous l’a fait pressentir y prenne toute la place. Par la joie ressentie de sa présence, Il vous encouragera, non à suspendre vos efforts et attendre le retour des hirondelles, mais à marcher avec la force et la confiance que votre expérience et l’audace de votre choix ont déposées dans votre cœur.
Un jour, une petite flamme s’est allumée en vous, on ne sait où, on ne sait quand ni comment. Il ne vous reste alors qu’à la nourrir, dans l’espoir qu’en dépit des tempêtes de la vie, sa chaleur vous maintiendra dans une joie secrète, qui ne finira pas.
Pol KERIDEC
(*) Jeanne Hersch, dans son ouvrage intitulé "L’étonnement philosophique", évoque la puissance du cheminement intérieur évoqué ci-dessous, dans son chapitre consacré à saint Augustin: "C’est en vain qu’on cherchera une représentation de Dieu en se glissant vers le dehors jusqu’aux sommets les plus élevés; il faut au contraire plonger dans les profondeurs de l’âme, et c’est là qu’on trouvera peut-être cette lumière, interior intimo meo (plus intime que moi-même à moi-même).
