Après les célébrations de la Passion, et avant la joie de la résurrection, l’Eglise nous invite à entrer dans le grand silence du Samedi saint, ce 4 avril. Que se passe-t-il dans cet entre-deux ? Pour la foi chrétienne, le jour où Jésus repose au tombeau est un moment essentiel pour le salut de l’humanité.
Le Vendredi saint, celles et ceux qui participent à l’office de la Passion rejoignent, en pensée et en prière, les quelques femmes et les rares disciples qui ont accompagné Jésus dans sa souffrance, sa mort sur la Croix et sa mise au tombeau.
Après avoir entendu le récit de la Passion, après avoir présenté leurs prières à Dieu pour l’Eglise et le monde, les chrétiens rentrent chez eux. Un peu à l’image des quelques personnes qui, ayant été fidèles jusqu’au bout à leur Seigneur, ont vu sceller le tombeau par la lourde pierre qu’y a fait placer Pilate.
A cette différence près que nous, nous savons déjà que dimanche, nous fêterons la résurrection de celui qui nous a aimés jusqu’à l’extrême, alors que les quelques disciples, en quittant le tombeau fermé, sont désemparés et n’attendent plus rien...
Samedi saint : le jour du grand silence
En attendant la veillée pascale qui se tiendra le samedi soir, aucun baptême, aucune eucharistie, aucun mariage ne sera célébré dans l’Eglise, bref aucun sacrement, sauf danger de mort imminent. C’est le jour du grand silence dans l’Eglise, pendant que Jésus repose dans la mort... Souvent, nous ne savons d’ailleurs pas trop comment vivre spirituellement cette journée, puisque, en attendant la résurrection, il n’y a plus rien à méditer.
Mais est-ce vraiment le cas ? Ce "rien" recouvre en fait un aspect essentiel du mystère de Pâques. Le Samedi saint, Jésus est au tombeau, et nous sommes appelés à contempler cette réalité qui participe au mystère de notre salut.
"Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?"
Revenons un instant au sens du Vendredi saint. Pour rétablir notre relation avec Dieu, et la mener à son achèvement, Jésus, en réponse d’amour au projet du Père, et par amour infini de chacun d’entre nous, a accepté de porter, à notre place, les conséquences de notre mal : un fossé infranchissable qui nous sépare de Dieu, et qui laisse l’humanité dans une situation de désespérance.
Sur la croix, Jésus se rend pleinement solidaire de notre péché. Alors qu’il est lui-même sans tache, il s’identifie à notre péché, au point d’en éprouver, spirituellement, la conséquence ultime : le fait d’être radicalement coupé de Dieu. C’est ce qu’il exprime dans cet appel déchirant, qui résume à lui seul tout le désespoir de l’humanité : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné"? (Mt. 27, 46).
Le Christ aux enfers
Après ce cri, Jésus remet son esprit à son Père. Maintenant, "tout est achevé" (Jn. 19, 30). Jésus est mort, et c’est dans sa mort que s’achève sa mission. C’est ce qu’exprime le mystère du Samedi saint, mis en lumière, comme sans doute jamais auparavant, par le grand théologien suisse Hans Urs von Balthasar (1905-1988).
Reprenant ce point du credo : "[Jésus-Christ] est descendu aux enfers", et partant de la théologie traditionnelle à ce sujet, Balthasar approfondit cette dimension quelque peu méconnue de notre foi. En s’écartant, au passage, de certaines représentations d’un Christ triomphant, déjà ressuscité, arrachant Adam aux enfers.
Comment comprendre cette descente de Jésus aux enfers ? Si la mort du Christ accomplit le salut de l’humanité, c’est bien parce qu’elle est définitive, comme notre mort à tous, ce que souligne la mise au tombeau de son corps sans vie.
Ayant pour ainsi dire épousé jusqu’au bout notre condition humaine déchue, l’âme de Jésus va jusqu’à assumer l’expérience de l’enfer comme absence de Dieu, une expérience de rupture définitive avec Dieu. Même si, en réalité sa communion avec le Père n’est pas rompue –puisqu’il est sans péché.
Une nouvelle création
Sa mort n’est pas un petit intermède, comme s’il "savait bien qu’il allait ressusciter", et que ce n’était qu’un mauvais moment à passer. Certes, le Christ, dans sa communion avec son Père, savait que Dieu ne l’abandonnerait pas à son sort. Mais il s’agissait d’une connaissance que donne la foi, la foi que Jésus a pleinement vécue en tant qu’homme, et qui s’en remet entièrement à Dieu du fond de l’abîme du désespoir.
Et c’est là que l’inconcevable se produit, que l’homme ne peut même entrevoir. Et encore moins Satan, qui a radicalement rejeté l’amour de Dieu et son dessein. Ayant pris notre place jusqu’en enfer, s’identifiant à notre condition jusqu’au bout, le Christ nous identifie à lui, le Fils bien-aimé du Père.
Et dans un acte qui s’apparente à une nouvelle création, le Père rappelle Jésus d’entre les morts, en lui disant : "Tu es mon Fils, Moi, aujourd’hui, je t’ai engendré" (Ps. 2, 7). Une nouvelle création à laquelle nous sommes associés en participant au mystère pascal, par notre baptême qui est plongée dans la mort du Christ et renaissance à la Vie nouvelle.
Comment vivre ce Samedi saint ?
Si le Samedi saint est le seul jour de l’année liturgique où aucun sacrement n’est célébré dans l’Eglise - baptême, mariage, réconciliation -, il n’y a également aucune lecture biblique prévue avant la vigile pascale. Ce qui peut laisser les chrétiens quelque peu démunis dans leur prière quotidienne.
Comment prier le Samedi saint ? Il n’est bien sûr pas interdit de méditer certaines lectures du Vendredi saint, notamment l’évangile de la Passion, et plus spécifiquement le récit de la mort du Christ et de sa mise en tombeau.
L’Eglise recommande aussi de vivre la prière dans le silence, en contemplant Jésus dans cette expérience d’abandon radical, dans les deux sens du terme : abandon apparent de la part de Dieu, qui rejoint l’expérience d’absence de Dieu que nous vivons souvent. Mais aussi abandon confiant à Dieu, dont la foi nous dit qu’Il est toujours présent, même lorsque cette présence nous demeure cachée dans le silence et l’obscurité.
Cette attitude d’abandon nous prépare à vivre la vigile pascale, et à entendre cette nouvelle inouïe qui surgit dans la nuit : “Christ est ressuscité des morts !”
Christophe HERINCKX

