Ce vendredi 20 mars, un courrier de l’évêché de Liège adressé à une victime d’abus sexuels a été dévoilé. Bien qu’aucun nom n’ait été divulgué, de nombreux éléments laissent penser que le prêtre-ouvrier Germain Dufour, décédé en 2023, serait l’auteur des faits.
Une lettre écrite par l’évêque de Liège, Jean-Pierre Delville, adressée à des victimes d’abus sexuels a été divulguée dans la presse. Dans ce courrier, l’évêché fait état d’un auteur d’abus sexuels ayant sévi dans la région. "Un auteur d'abus sexuels sur adultes vulnérables a sévi à Liège entre 1970 et 2023. Il faisait partie d'un ordre religieux et mourut en 2023. Il était engagé au niveau de l'aide sociale dans le milieu des sans-abri et a profité de sa position pour abuser d'eux régulièrement", retrouve-t-on dans le document. "Une personne a déposé plainte officiellement. Il est possible que d'autres personnes aient été victimes de cet homme. Elles peuvent prendre contact avec le Point de contact mis en place par l'Église de Belgique."
Luc Mathues, responsable de communication du diocèse de Liège, explique que l’objectif de ce courrier est d’être transmis à d’autres potentielles victimes. D’après ses informations, une personne a appelé la Fondation Dignity, un organisme indépendant collaborant avec l’Eglise et a signalé des faits d’abus sexuels. Elle a ensuite été invitée à rencontrer l’évêque. Après discussion, un document lui a été donné afin qu’elle le partage à d’autres potentielles victimes. Mais aucun nom n’est directement cité : « Dans le document, nous n'avons pas le droit de mettre le nom de l’abuseur pour des raisons juridiques. Mais nous pouvons donner beaucoup d’éléments sur l’auteur ».
« Il ne s’agit pas d’un document que nous avons décidé de rendre public au préalable. Il s’agit plutôt d’un document que nous avons donné à la personne que nous reconnaissons en tant que victime, car pour nous la parole de la victime est la plus importante, pour qu’elle puisse ensuite le donner à d'autres personnes qu'elle a connues», affirme-t-il. « C’est la victime qui a décidé de partager le document à un ou deux médias et ça a été relayé par la presse. Mais pour nous si ça permet à d’autres victimes de s’exprimer, il n’y a pas de souci, au contraire » conclue-t-il.
Alors qu'une enquête judiciaire était en cours après le dépôt de trois plaintes, Germain Dufour est décédé en 2023 des suites d'un cancer. "Le décès de la personne accusée entraîne l'extinction de l'action publique", avait indiqué le parquet de Liège.
Quel accompagnement pour les victimes ?
Le responsable communication du diocèse de Liège détaille la procédure mise en place pour les victimes d'abus sexuels dans l'Eglise. Il existe un point de contact, plus précisément une fondation que l'on peut contacter, la Fondation Dignity. Il s’agit d’un organisme « complètement indépendant » qui n’est pas rattaché à l’Eglise mais collabore avec elle. Chaque situation est gérée au cas par cas par l'organisme en fonction de ce que la victime souhaite faire, de ses besoins et des faits rapportés.
Il y a juste une situation où la fondation réagit d’office tout de suite : lorsqu’une personne mineure est impliquée. Une plainte est immédiatement déposée lorsque un mineur dénonce des faits d'abus sexuels.
En ce qui concerne les personnes majeures, la fondation encourage à porter plainte mais la victime décide de ce qu'elle souhaite faire. Luc Mathues tient à rappeler l'importance du point de contact pour les victimes d'abus. Il a pour objectif d'aider à ne pas tout garder pour soi et à protéger d'autres personnes. "Parfois quand on est victime d'abus sexuels, on a l'impression d'être seul confronté à cette situation alors qu'un abuseur n'abuse pas toujours d'une seule personne", finit-il.
En 2018 , l'asbl Point d'Appui fait part de "faits de mœurs" concernant Germain Dufour au procureur du Roi de Liège. Les victimes seraient des "jeunes hommes majeurs vulnérables hébergés chez lui", plus précisément des personnes "jeunes, à la rue, en séjour illégal, sans aucun revenu, toxicomanes pour certaines d'entre elles… ", lit-on dans le communiqué de presse. Mais les personnes concernées ne souhaitent pas porter plainte, par peur d'être arrêtées et expulsées vers leur pays d'origine en raison de leur situation administrative.
"La plupart de ces personnes vivaient dans une extrême précarité. Certaines étaient aussi toxicomanes ou très fragiles psychologiquement. Elles étaient des proies faciles… Ou elles étaient hébergées chez Germain Dufour, ou elles étaient à la rue", témoignait Annick Deswijzen en 2024, coordinatrice de l'asbl.
Il existait déjà "six à neuf victimes potentielles" avant la fin de l'instruction judiciaire en 2023. L'année dernière, le magazine Médor faisait état d'au moins 13 victimes potentielles "d'atteinte à l'intégrité physique" ou de viol.
Qui était Germain Dufour ?
Originaire de Tournai et fils d’agriculteurs, le frère Germain connait un parcours atypique. A douze ans, il est scolarisé au collège franciscain de Tournai. Il est passionné par l’histoire et admiratif de Saint François d’Assise.
A ses dix-huit ans, il part en France pour « vivre l’Evangile dans la vraie vie ». Il va à la rencontre des plus démunis et devient "capucin sans bure". Il effectue des études de théologie après son service militaire. En tant que prêtre-ouvrier, il participe à la vie commune en exerçant un métier et faisant vœu de pauvreté. Il est ordonné prêtre dans son village natal en 1970. La même année, il est engagé comme balayeur de rue par la ville de Liège, il occupe ce poste pendant 17 ans. Il s’installe alors dans un quartier populaire nommé Pierreuse et défend des causes qui lui tiennent à cœur. Il s’engage dans la défense des sans-abri, des sans-papiers et en faveur du dialogue islamo-chrétien.
Il crée un refuge dans lequel il accueille, entre autres, des toxicomanes, des alcooliques et des sans-papier. Cet espace de vie collective, est baptisé Espace Fraternel et accueille une vingtaine de personnes.
Dans les années 80, le frère Germain s’engage avec le parti Ecolo et commence sa carrière politique. Il devient conseiller communal en 1989 et siège au Sénat de 1992 à 1995. Il sera également membre du Conseil de la Communauté française et du Parlement wallon. Il s’éloigne progressivement d’Ecolo pour rejoindre le Parti Communiste. En 2012, il tire sa révérence en politique après son ultime candidature, en soutien de la liste Vega.
La rédaction

