Ce jeudi 12 février est la "Darwin Day", la journée internationale consacrée à Charles Darwin (1809-1882), le père de la théorie de l'évolution. Aujourd'hui, de nombreux chrétiens adhèrent au créationnisme, une conception religieuse qui rejette en bloc le darwinisme au nom de la Bible. Mais la foi chrétienne en la création se confond-elle avec le créationnisme ? Et est-elle compatible avec l'évolutionnisme ? Le jésuite Charles Delhez nous éclaire sur ces questions.
Le créationnisme rencontre de plus en plus d'adeptes parmi les chrétiens, aux Etats-Unis en particulier, mais pas seulement. Pour les créationnistes, l'univers, les êtres vivants, l'être humain ont été créés par Dieu exactement de la manière dont cette création est décrite dans les deux premiers chapitres du Livre biblique de la Genèse. En d'autres termes : Dieu a réellement créé le monde en sept jours, et Adam et Eve sont réellement le premier couple humain.
Mais ce faisant, le créationnisme confond science et théologie. Si la théorie de l'évolution - "reconnue explicitement par Jean-Paul II", précise le père Charles Delhez - tente de répondre à la question du comment de l'univers et de la vie, la Bible répond à la question du pourquoi. "Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?", se demandait le philosophe Leibniz ? Quel est le sens de l'univers et la destinée de l'être humain ?
C'est à ces questions notamment que veut répondre les deux premiers chapitres de la Genèse. Pour ce faire, leurs auteurs - car nous sommes en présence de deux textes distincts qui se contredisent d'ailleurs en partie - utilise un langage poétique, mythique propre à la culture du Proche-Orient ancien. Ils ne doivent donc pas être lus comme un traité scientifique, mais des textes théologiques exprimant la foi en la création. Or, le créationnisme confond ces deux points de vue, à partir d'une lecture littéraliste, fondamentaliste de la Genèse, qui manque par conséquent le véritable sens théologique de ces Ecritures.
Mais la foi en une création de l'univers par Dieu, telle que professée par les Juifs et les chrétiens - et également les musulmans - ne doit pas être confondue avec le créationnisme. Et cette foi en la création n'est pas incompatible avec la théorie darwinienne de l'évolution, comme l'explique Charles Delhez.
Peut-on encore croire en Dieu qui a tout créé alors qu’on sait maintenant que l’homme descend du singe ?...
C'est une question enfantine souvent entendue, qui reflète bien le malaise de l’homme moderne face à la religion... En effet, notre modernité a divinisé la science. Celle-ci a réponse à tout. Or, être évolutionniste et admettre un Créateur sont compatibles. Teilhard de Chardin, au siècle dernier, en fut un bel exemple. Ou Mgr Lemaître : par sa théorie du Big Bang, il devança Einstein qui professait encore un univers statique, et non en expansion.
Comment comprendre la notion biblique de création ?
Création n’est pas un mot scientifique, mais philosophique et théologique. Il signifie que les choses sont parce que Dieu les fait être et devenir par un don d’amour gratuit. Et c’est maintenant que Dieu donne au monde d’exister. Il ne s’agit pas d’un événement parfaitement datable du passé. La science, quant à elle, parlera de la nature (que l’on pense à la grande revue scientifique du même nom) ou du cosmos (car elle y perçoit un ordre).
Que dit exactement le Livre de la Genèse sur la création ?
Les deux récits bibliques de la création (Genèse 1, 1 — 2, 4a et 2, 4b-25) sont très différents l’un de l’autre de par leur conception du monde. Ils proviennent chacun de contextes culturels différents, qui n'existent plus aujourd'hui. Mais ils ont un message unique : Dieu est créateur et il confie son œuvre à l’homme. La philosophe Simone Weil présentait la création de la part de Dieu, non comme un acte d'expansion de soi, mais un acte de retrait, de renoncement. Il s’est retiré du monde en vue de la liberté de l’homme.
Cette notion de création est-elle compatible avec la science ?
Le Dieu créateur ne fait pas partie de la chaîne des causes étudiée par la science, pas plus que le cerveau n’est un point sur le trait tracé sur la feuille. La ligne a bel et bien un début repérable (le premier point), mais son origine est dans la tête de celui qui tient le crayon. Il s’agit donc de deux niveaux de réalité différents qui n’entrent pas en concurrence l’un avec l’autre, deux approches qui se complètent.
Théologie de la création et théorie de l'évolution ne sont donc pas incompatibles ?
Croire au Créateur n’implique pas qu’il ait fabriqué ce monde clé sur porte, tel qu’il est aujourd’hui. Selon la théologie chrétienne, Dieu fait moins les choses qu’il ne les “fait se faire”. Il est à la source d’un monde appelé à se faire lui-même, il n’empiète pas sur les causes secondes qu’étudie la science. “Que la terre produise des êtres vivants selon leur espèce” nous dit le premier récit(Genèse 1, 24). Le sujet de l’action n’est pas Dieu, mais la terre elle-même. C'est comme u petit clin d’œil à la théorie de l’évolution. “L’action créatrice de Dieu, strictement irreprésentable, ne compromet en rien le libre cours de l’évolution”, disait le père Martelet. La liberté de l’homme, quant à elle, est chargée, à un moment donné, de prendre le relais de l’évolution et de lui donner un sens, de la transfigurer par l’amour.
Dieu donne à la nature de pouvoir se faire, d’écrire sa propre histoire. Il n’est pas un ingénieur qui manipule, mais un créateur qui donne à son œuvre le droit d’être elle-même. Il offre à l’univers l’existence et laisse les causes internes à la nature se déployer par elles-mêmes, dans le temps, et produire elles-mêmes leurs effets. Dieu a donc créé une création, au sens actif du terme : elle est en train de se faire. Tout est de Dieu et tout est de la nature, disait saint Thomas, mais sous des modes différents, comme tout est du violon et tout du musicien.
Croire en la Création par Dieu est donc possible sans pour autant adhérer au créationnisme...
Cette théorie pseudo-scientifique à ambition religieuse professe, en contradiction avec nombre de données scientifiques clairement acquises, que Dieu a créé les espèces telles qu’on les voit aujourd’hui. C’estune conception “fixiste” : la vie sur Terre daterait de quelques milliers d’années seulement.
La science pourra-t-elle un jour prouver l'existence de Dieu ?
La science, avec ses outils (la méthode expérimentale) ne pourra jamais prouver ni la non-existence de Dieu ni son existence. La théologie, avec les siens (la Bible, par exemple), ne pourra jamais contester les thèses scientifiques, qui peuvent être correctes ou non, définitives ou provisoires. Le mot preuve est d’ailleurs ambigu. Celle de type scientifique n’est pas la même que la preuve judiciaire. Prouver son amour à quelqu’un ne peut se faire qu’à l’intérieur d’une relation intersubjective qui échappe à tout regard extérieur. La foi est ce regard intérieur qui permet de voir Dieu en toute chose, comme étant celui qui nous fait le don de la “joie divine d’exister” (E. Leclerc).
Il vaut mieux avoir deux tiroirs…
Y a-t-il un projet ? Le philosophe Leibniz (1646-1716) se demandait : Pourquoi y a-t-il quelque chose et non pas rien ? Serait-il rationnellement insensé de “deviner” un dessein divin, sans qu’il soit pour autant démontrable scientifiquement et repérable matériellement ? La science n’épuise pas notre compréhension et ne peut donner le sens total des choses. L’intelligence humaine est multiple et pas seulement scientifique. Elle peut être aussi artistique, relationnelle et affective, politique, spirituelle, pratique et même corporelle, chacun développant particulièrement l’une ou l’autre.
Quand nous observons le réel, nous disposons, en quelque sorte, de deux tiroirs : celui des connaissances scientifiquement acquises – la terre est ronde et l’univers en expansion – et celui de l’interprétation, notamment d’ordre philosophique ou religieux – le monde a été créé par Dieu, par exemple. La science ne peut déclarer qu’il n’y a pas de but, de projet, de sens, mais seulement que ce n’est pas de son ressort. En mettant tout dans son tiroir, elle s’érigerait en absolu. Ce serait de l’idéologie, du “scientisme”.
Charles Delhez sj
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