Opinion : Aujourd’hui, les enfants reviennent…


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Opinion : Aujourd’hui, les enfants reviennent…
Pour Colette Nys-Mazure, rien d’autre ne compte que ce refrain qu’on se fredonne : Les enfants reviennent !
Par Colette Nys-Mazure
Publié le
4 min

La poète et nouvelliste Colette Nys-Mazure nous propose une jolie carte blanche sur le retour des enfants dans le nid familial. Certains débarquent sans crier gare avec des amis, les enfants d'amis, voire de parfaits inconnus : "Il n’est pas indispensable de les avoir engendrés pour éprouver le plaisir de leur ouvrir les bras..."

Aujourd’hui, les enfants reviennent…Le bonheur s’inscrit dans ces mots simples, élémentaires. Nous savons bien qu’ils ne vivent plus au nid, sous notre aile vigilante: il déploient ailleurs leurs talents, leurs désirs, leurs propres tribus familiales et amicales. Ils ne sont pas à nous, nous l’avons appris dans la peine comme dans la joie. Nous acquiesçons généreusement: "Allez ! Va ! Vis ta vie, toi qui me prolonges sans m’appartenir".

Parfois, ils s’annoncent et parfois le hasard fait bien les choses: un événement sportif ou culturel les amène à proximité et ils improvisent avec des amis que nous sommes heureux de connaître. Parfois ils surgissent en solitaire et parfois en groupe élastique: ceux qui s’ajoutent spontanément ou déplorent un empêchement de dernière minute. Je chéris le poète algérien Mohamed Dib (1920-2003) et ce modèle d’hospitalité marqué par le partage et la sobriété: La maison de Natyk (Feu beau feu, Paris, Le Seuil, 1979)

S’asseoir

comme un inconnu

poser les mains 

sur la table

du regard 

simplement

demander asile

et permission

user du pain

et du feu

qu’on n’a pas faits

soi-même

ramasser les miettes 

à la fin

pour les porter

aux oiseaux

ne dire 

qui l’on est

d’où l’on vient

ni pour quoi

réserver la parole

à autre chose

et mettre sa chaise

à la fenêtre

On se prépare le cœur; on cuisine et on range, on aère ou on chauffe les chambres selon la saison. On remplit le frigidaire; on repousse autant que possible les obstacles – rendez-vous, visites ou distraction envisagée. Rien d’autre ne compte que ce refrain qu’on se fredonne Les enfants reviennent. Ce n’est pas exclusif car il y a les enfants du sang, les adoptés, les enfants d’amis ou des inconnus. Il n’est pas indispensable de les avoir engendrés pour éprouver le plaisir de leur ouvrir les bras.

J’aime l’expression "C’est la maison du Bon Dieu !" Cet accueil inconditionnel fait éprouver la richesse des rencontres imprévisibles qui nous dérangent et donc nous font exister plus loin puisque nous élargissons l’espace de la tente. Découvrir, essayer de comprendre les différents, s’adapter: l’aventure est passionnante et j’espère la poursuivre le plus longtemps possible. Je redoute le repli sur le confort frileux, les calculs, les prétextes de l’âge ou de la sécurité. "Tu n’es jamais fatiguée?" Oui cela m’arrive et alors? Je compte sur le repos éternel, alors je ne vois pas l’utilité de prendre une avance sur la Promesse.

En ce moment, je relis Désert, de Jean-Marie Gustave Le Clezio, prix Nobel de littérature à juste titre: j’emboîte le pas de Nour, Lalla et Le Hartani dans les sables du désert; je suis les traces de Lalla à travers Marseille; je suis restaurée par l’intense sensorialité de ces pages envoûtantes, empreintes de noblesse. Je décèle ce sens de l’hospitalité essentielle en tout lieu et dans les pires détresses. Une source à laquelle revenir aux jours de doute, de crainte face à l’avenir. Si je perds confiance dans la littérature comme dans la politique il me suffit de lire quelques-unes de ces pages pour remonter des grands fonds vers la surface miroitant sous le soleil et nager encore.

Aujourd’hui, livres et films fréquentent plutôt les secrets toxiques des familles, les rancunes destructrices interminablement ressassées, les liens brisés aux dépens de la vie allante. Un souhait de lucidité, d’éclaircissement sans doute, mais peut-être aussi une forme d’exhibitionnisme, une délectation masochiste. Ne peut-on s’affranchir, se délester, se délier, guérir? J’écoute la voix de mon amie du Québec Hélène Dorion.

Les heures vont, au large de nous-mêmes

telles des barques à la surface de l’eau

ne font jamais que glisser plus loin

sans rien retenir.

Juste un peu de lumière parfois

un peu de fragilité.

Colette Nys-Mazure
Poète, essayiste et nouvelliste


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