Si l’antijudaïsme est profondément ancré dans nos sociétés, le christianisme n’y est pas étranger – loin de là ! Jean Genicot, historien et juriste, nous rappelle quelques pages de cette histoire. Et nous invite à dissocier le peuple juif de l’Etat d’Israël.
La genèse de ces réflexions se situe dans l’esprit d’un enfant d’une douzaine d’années qui a été voir le film Le journal d’Anne Frank (sorti en 1959). La vue des soldats de la Gestapo fracassant la bibliothèque qui obstruait l’accès à la cache, l’a profondément perturbé. 64 ans plus tard, le signataire de ces lignes ne peut s’empêcher de penser que ces sbires étaient chrétiens."Sus au peuple déicide et cupide !"
Une superstition barbare pour Cicéron
De siècle en siècle, l’acharnement contre les Juifs conjugue la relégation au ban de la société, la mise en ghettos, les pogroms et violences de toutes sortes jusqu’à la volonté de les exterminer.
Avec des variantes spatio-temporelles au fil des siècles, interdits d’exercer de nombreux métiers (professions libérales, armée, justice, presse, travail manuel, artisanat et agriculture), les Juifs se sont rabattus sur les opérations financières en pratiquant le prêt à intérêt et sur gage (bijoux, diamants). Les puissants du monde chrétien n’ont pas manqué de recourir à leur précieuse collaboration d’autant que ce type d’activités fut longtemps réprouvé par leur religion.
Certes, Cicéron (106-43) avait qualifié le judaïsme de "barbara superstitio", lui reprochant son aniconisme, mais c’est principalement le monde chrétien qui colportera les notions de déicide et de cupidité. Il lui sera aussi imputé de fourbir le projet de domination du monde alors que l’histoire n’en trouve pas trace.
Savoir ou ne pas savoir?
Suivant l’invitation adressée à son Père, le Christ avait pourtant bien indiqué la marche à suivre: "Pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font." Pierre y fait écho lorsqu’il proclame l’ignorance du peuple juif (Actes des Apôtres 3,17). Ne pas savoir ce que l’on fait traduit une abolition de la capacité de discernement et de contrôle de ses actes. Fût-elle momentanée, aujourd’hui, en droit pénal belge (art.71), cela conduit à l’acquittement du prévenu.
Les chrétiens sont restés sourds à cet enseignement. Ainsi, Paul écrit-il aux Thessaloniciens (I, 2, 14-16) que les Juifs ne plaisent pas à Dieu. Jean Chrysostome soutient que l’âme des Juifs est la demeure des démons. Durant le Moyen Age, la persécution des Juifs demeure constante.
En 1775, le pape Pie VI, par son édit Fra le pastorali sollicitudine entretient encore un esprit anti-judaïque. Dans la foulée du concile Vatican II (Nostra Aetate), la contrition de Jean-Paul II dans la grande synagogue romaine en 1986 met enfin un terme solennel à la diabolisation du peuple juif par les chrétiens.
Dieu ne se détourne de personne
Augustin d’Hippone se fourvoie quand – soutenant la théologie de la substitution du peuple juif par le peuple chrétien, véritable peuple de l’Alliance – il affirme que Dieu s’est détourné du peuple juif.
Alors que Dieu, tout Amour, ne se détourne de personne. En condamnant les Juifs au mépris du pardon qui leur avait été recommandé, ce sont les chrétiens qui se détournaient de Lui.
Aujourd’hui, il nous reste à dissocier le peuple juif de l’Etat d’Israël, encore que la haine séculaire dont le premier fut et est encore l’objet participe à la politique calamiteuse menée par le second.
Jean GENICOT
Titre, chapeau et intertitres sont de la rédaction.

