Des activistes de Bethléem racontent leur quotidien sous occupation israélienne : « La persévérance est devenue un concept clé »


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Des activistes de Bethléem racontent leur quotidien sous occupation israélienne : « La persévérance est devenue un concept clé »
Rojer Salameh et Tarek al-Zoughbi. © Benoit Lannoo
Par Benoit Lannoo
Publié le - Modifié le
7 min

On a beau défendre les droits des Palestiniens, laisser les Palestiniens s'exprimer eux-mêmes est aussi important. Pax Christi Vlaanderen a invité des activistes de Bethléem en Belgique pour témoigner de leur vécu, marqué par les restrictions de circulation, la précarité économique et la violence des colons.

Bethléem est traditionnellement une ville où vivent de nombreux chrétiens palestiniens. Tout comme leurs compatriotes musulmans, ils subissent quotidiennement les conséquences de la politique d'occupation israélienne. Ils savent que même à l'étranger, ils doivent faire attention à ce qu'ils disent, s'ils veulent un jour pouvoir rentrer chez eux. Pourtant, Rojer Salameh, le père Zoughbi et le fils Tarek al-Zoughbi ne tempèrent pas leur propos, bien que leur discours exprime constamment l'espoir d'un meilleur avenir pour leur patrie palestinienne – un jour... ?

Salameh est un de coordinateurs de l’Arab Eductional Center, une organisation-membre de Pax Christi Internatonal. Zoughbi al-Zoughbi est le fondateur du Palestinian Conflict Transformation Center, appelé wi’am ou « harmonie » en arabe. Les deux organisations sont partenaires de Pax Christi Vlaanderen, qui a invité Salameh et les Zoughbi pour quelques jours en Belgique, afin d’y rencontrer entre autres la Présidente de la Commission de Affaires étrangères à la Chambre des représentants, Madame Els Van Hoof, l’évêque d’Anvers, Mgr Johan Bonny, et le nonce apostolique auprès de institutions européennes, Mgr Bernardito Cleopas Auzo.

Manque de libre circulation

Les difficultés pour les Palestiniens de circuler – tant en Terre Sainte qu’à l’étranger – se sont encore une fois manifestées : le jour de notre entretien pour cet article, papa Zoughbi al-Zoughbi, n’était pas encore arrivé en Belgique parce qu’il n'avait pas encore obtenu les visas nécessaires. Il a temporairement été remplacé par son fils Tarek, qui vit en Allemagne car il s’est marié avec une Allemande. L’épouse de papa Zoughbi, et la maman de Tarek, est quant à elle Américaine, mais les autorités à Tel Aviv l’empêchent depuis plusieurs décennies de vivre avec son époux à Bethléem. Ainsi est la vie pour tous les Palestiniens, qu'ils vivent en Cisjordanie, à Jérusalem-Est, à Gaza ou en Israël : leur liberté de circulation est entièrement déterminée par le système de sécurité israélien, qui est décidé sans la moindre forme de transparence. Personnellement, je suis un jour resté coincé pendant des heures à la frontière jordano-israélienne parce qu'une compagnonne de route – un Flamande pure sang– portait sur son passeport comme deuxième prénom celui de son parrain : Omer.

Tarek al-Zoughbi : « J'ai 31 ans et je suis principalement impliqué dans ce que nous appelons Sulha, dérivé du mot Sulh, qui en arabe signifie « réconcilier ». Si un conflit survient quelque part entre Palestiniens, nous écoutons discrètement les deux camps. Car au Moyen-Orient, la communauté prime sur l'individu et un conflit entre deux personnes peut rapidement dégénérer en conflit entre deux grandes familles, deux communautés voir deux tribus. Il est donc important d'être là avant même que des mécanismes de vengeance n'apparaissent, et de rassembler les deux camps pour s'écouter mutuellement. Ce que nous faisons en tant que médiateurs, c'est ajouter des concepts religieux ou spirituels au débat, parler de bonté plutôt que de vengeance, afin de transformer les relations mutuelles et de trouver des solutions au conflit. »

Rojer Salameh : « Je suis né il y a 38 ans, juste à côté de l'église de la Nativité à Bethléem. Il y a six ans, j'ai épousé une Palestinienne et nous avons deux jeunes enfants. L'Arab Educational Center où je travaille, fait partie du réseau de Pax Christi International. Je travaille là-bas sur un programme pour la jeunesse – dans plus de trente écoles, non seulement chrétiennes mais aussi publiques – sur la citoyenneté et la vie dans la diversité : chrétiens et musulmans apprennent les uns des autres à travers le sport et les méthodes de jeu. Avant la Seconde Intifada et la construction du Mur de Bethléem, nous discutions des trois religions monothéistes – judaïsme, christianisme et islam – et des jeunes juifs participaient également aux programmes, mais entre-temps, le contact avec les habitants d’au-delà du Mur n'est plus possible et il n'y a donc plus de participants juifs. »

Persévérance

Une grande difficulté pour les Palestiniens est leur manque persistant de liberté de circulation. Un mouvement pacifiste peut parler du baptême de Jésus au Jourdain ou de la mosquée Al-Aqsa pour les faire connaître et respecter par la jeunesse musulmane ou chrétienne respectivement, mais le Jourdain et Jérusalem-Est sont pratiquement inaccessibles depuis Bethléem, bien qu'à peine à dix ou quarante kilomètres de distance. « Mais », disent mes interlocuteurs à l'unisson, « nous insistons constamment sur le concept arabe du Sumud, qui signifie persévérance. C'est devenu un concept particulièrement important dans la conscience collective palestinienne : malgré la violence continue de l'occupant, malgré la catastrophe économique, malgré le quasi-désespoir de notre situation : nous tenons bon ; nous persévérons ! »

L’avenir

Mais il n'est pas facile de convaincre les jeunes Palestiniens qu'il y a un avenir dans leur propre pays. « L'une des façons les plus fortes de tenir bon est d’apprendre à se connaître mutuellement », dit Tarek al-Zoughbi. « La vie dans la ville de Bethléem n'est pas la même que celle dans les villages environnants. Mais à cause des checkpoints constants auxquels les Palestiniens sont confrontés, nous nous éloignons. Nous travaillons explicitement sur le sentiment d'être « ensemble Palestiniens », qui que nous soyons, où que nous vivions et ou que nous survivions. Parce que nous risquons bientôt qu'un Palestinien originaire de Jénine en sache plus via les réseaux sociaux sur ce que c'est que de vivre à Bruxelles ou à New York qu'il ne connaît Bethléem, qui n'est qu'à 100 kilomètres plus au sud mais dans la pratique quasi inaccessible pour lui. »

Tourisme

La situation économique est désormais dramatique à Jérusalem-Est et en Cisjordanie. Des milliers de Palestiniens gagnaient autrefois leur vie avec les pèlerinages et le tourisme en Terre Sainte, mais cela a presque complètement cessé. D'où la joie quand, il y a quinze jours, après deux ans d’interruption, un sapin de Noël a de nouveau été érigé à Bethléem ; cela fait rêver d'un retour des pèlerins. Le patriarche latin de Jérusalem, le cardinal Pierbattista Pizzaballa, et ses collègues responsables d’Églises appellent constamment au retour des pèlerins, insistant que leur sécurité est garantie et que le pèlerinage est une des soutiens les plus efficaces au peuple palestinien. Mais cela ne résout rien pour les nombreux Palestiniens qui étaient habitués à gagner leur vie en Israël avant le conflit qui a éclaté le 7 octobre 2023, et qui ne peuvent plus ou à peine le faire maintenant, ou pour des salaires dérisoires.

Écoles

Les autorités et la population palestiniennes ont toujours fortement investi dans l'éducation de leur jeunesse, malgré les circonstances de plus en plus difficiles. Tarek al-Zoughbi confirme : « En effet, l'éducation est une arme puissante de résistance. Et pourtant, j'aimerais faire un commentaire. Nous nous considérons à juste titre comme la population la mieux éduquée de la région. Parmi tous les pays du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord, la Palestine a le taux le plus élevé de filles allant à l'école. Mais le taux de chômage féminin est le deuxième parmi ces mêmes pays, après le Yémen. Nous avons donc la formation nécessaire, mais nos institutions affaiblies par l’occupation et la situation de guerre rendent impossible leur rendement. La majorité des Palestiniens qui travaillent le font dans des emplois peu qualifiés et dans des conditions précaires, souvent en tant que journaliers exploités en Israël, si les occupants du moins les laissent passer. »

Colons

Depuis l’aggravement du conflit depuis les attaques du Hamas du 7 octobre 2023 et la campagne de destruction menée par l'armée israélienne à Gaza par après, les conditions de vie en dehors de la bande de Gaza se sont également rapidement détériorées. Les colons en Cisjordanie en particulier se sentent plus forts que jamais et attaquent constamment les Palestiniens, sans que l'armée israélienne ne leur mette aucun obstacle sur leur chemin. « De nouveaux établissements illégaux continuent de se construire », explique Tarek al-Zoughbi, « mais en plus de cela, l'intimidation par les colons augmente aussi chaque jour. Ils viennent simplement à la porte des maisons palestiniennes pour insulter et menacer le gens. Ils ont des mitraillettes AK-47, ils ont l'armée en soutien, ils savent qu'ils ne craignent rien en terrorisant les Palestiniens. »

Paix

Le dialogue est-il possible dans ces circonstances ? Al-Zourghbi peut être convaincu d'une résistance non violente – le choix de la non-violence lui a été inculqué par la tradition pacifiste anabaptiste de sa mère américaine et constamment confirmé par son travail à Bethléem – mais il met en garde avec insistance : « Tout dialogue est déséquilibré tant que l'occupation continue. La paix n'est possible que si les parties se considèrent et se traitent mutuellement comme des égaux. Le dialogue de paix est impossible, tout comme il y a des violences structurelles contre l'une des deux parties. Pour l'instant, les Palestiniens sont subordonnés dans tout dialogue, car ils sont soumis à l'arbitraire de l'occupant et de ses alliés et non protégés par le droit international. » C'est pourquoi les Zoughbi et Salameh plaident résolument pour des sanctions contre l’occupation israélienne. « Ce n'est qu'en touchant l'occupation israélienne dans le portefeuille qu'il peut y avoir un avenir pour les Palestiniens. »

Texte et photo : Benoit Lannoo (titre et chapeau de la rédaction)

Catégorie : International

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