La crèche de Noël de la Grand-Place de Bruxelles a provoqué une vaste polémique, y compris hors des frontières du pays. Elle soulève notamment la question de "nos traditions". Pour Matthieu Somon, docteur en Histoire de l'Art, rattaché à la Chaire Arts & Religions de l'UCLouvain, si une tradition perd le mouvement qui l'anime, elle risque de se faire exclusion.
S'il y a bien « une tradition » en matière de représentation de la Nativité, c'est celle du changement et de l'adaptation à la modernité, plutôt que le cramponnement à quelque idéal passéiste déconnecté des réalités locales et contemporaines. On peut penser à la crèche reconstituée par François d'Assise à la Noël 1223 avec les villageois et les frères mineurs dans une étable de Greccio, au nord-est de Rome. Le temps d’une messe autour de la mangeoire convertie en autel, ce sont alors un âne et un bœuf véritables parmi la paille qui permettent de rejouer l’événement de la naissance de Jésus de Nazareth que les évangiles de Luc et Matthieu situent au Ier siècle à Bethléem (Palestine actuelle, et alors province romaine de Judée dirigée par le roi Hérode Ier dit le grand).
Cette crèche réinventée en 1223 par François d’Assise inaugure une riche tradition de spiritualité populaire, comme l’a rappelé le pape François dans sa lettre apostolique du 1er décembre 2019 Admirabile Signum. Elle s’appuie sur une tradition de drames liturgiques (les Officia pastorum) attestée depuis le XIe siècle au moins et qui impliquait directement les fidèles chrétiens vivants pour rejouer l’adoration des Bergers.
Des anachronismes pour actualiser le message
Un article ne saurait rendre compte de la complexe diversité des traditions qui informent les représentations de la crèche. Mais un rapide coup d’œil à l’histoire de ces représentations montre qu’elles n'ont cessé de recourir à des anachronismes pour actualiser le message chrétien annoncé par la Nativité.
Quelques comparaisons de représentations de la naissance de Jésus et de l'Adoration des Bergers puis des Mages suffisent pour s'apercevoir que les physionomies des membres de la Sainte Famille, des bergers et des mages ne sont jamais les mêmes, d'une représentation à l'autre, mais chaque fois différentes et en phase avec les milieux auxquels elles étaient destinées. De fait, l’apparence corporelle des figures (les phénotypes) varie et se trouve recréée selon les attentes locales et du temps. Avec des accents placés tantôt sur l'humilité de la Sainte Famille (à travers la posture et l’habillement des personnages, et leur ancrage dans un lieu plus ou moins délabré et souvent distinct des réalités géographiques de la Palestine au Ier siècle), tantôt sur le caractère surnaturel de la naissance de Jésus (avec la figuration de phénomènes célestes lumineux, d’auréoles, d’anges et de détails concrets liés à l'accomplissement de telle ou telle prophétie juive, comme celle d’Isaïe mentionnant la reconnaissance du messie par un âne et un bœuf, motifs animaliers significatifs que l’iconographie, dès le IVe siècle, puis les écrits apocryphes vers le VIIe siècle, ont intégré tardivement à la crèche de Jésus).
Chrétiens d'Orient et d'Occident
Parmi les chrétiens d’Orient, la tradition iconographique donne souvent à voir la Vierge voilée, enveloppée d’un vaste vêtement et couchée auprès de l’enfant Jésus, suivant la vraisemblance des circonstances éprouvantes d’un enfantement improvisé dans une grotte ou une étable. Chez les chrétiens d’Occident, la tradition iconographique ne montre presque plus la Vierge allongée, et la crèche prend parfois place auprès de ruines antiques d’aspect romain reléguées dans le fond, selon un procédé qui signale que la naissance de Jésus annonce une ère résolument nouvelle (voir notamment la Nativité de San Martino peinte par Domenico Beccafumi" et l’Adoration des Mages peinte par Fra Angelico et Filippino Lippi à la National Gallery de Washington, et celle d’Albrecht Dürer aux Offices de Florence).
Quand Banksys s'en mêle...
En 2019, l’artiste Banksy a créé dans son hôtel de Bethléem (Walled-Off Hotel) qui donne sur le mur de séparation israélien en Cisjordanie, une « Nativité modifiée » intitulée Cicatrice de Bethléem (« Scar of Bethléem »). Marie, Joseph et Jésus dans une mangeoire garnie de paille auprès d’un âne et d’un bœuf sont tous issus d’une production industrielle de figurines, et campés au pied d’une représentation du mur de séparation israélien en béton. Chargé de graffiti (« NON », « LIBR », « PAIX », « LOVE »), le mur est aussi criblé d’impacts d’obus dont le plus gros, situé sur l’axe vertical central, remplace l’étoile de Bethléem au-dessus de la crèche. Ce paysage urbain anachronique établit un raccourci saisissant entre, d’une part, la Sainte Famille pourchassée par Hérode, roi de Judée grand bâtisseur à Jérusalem, qui en vient à massacrer les Innocents (comme le rappelle le deuxième chapitre de l’évangile de Matthieu), et d’autre part la condition des Palestiniens actuels dont l’horizon est bouché par l’oppression que mène l’État d’Israël.
Des modèles pour chacun(e)
À Bruxelles, ville réputée l’une des plus cosmopolites au monde, Victoria-Maria Geyer et ses collaborateurs ont inventé, en accord avec la commune et l’archevêché, une crèche composée de grandes poupées de chiffons aux visages non individualisés, grâce à des bandelettes de tissus multicolores cousues comme un patchwork qui empêche d’assigner une couleur de peau et un visage précis aux protagonistes de l’histoire, si bien qu’aucune identité ou ethnie n’est définie ni favorisée a priori. Couvertes d’étoffes qui rappellent le savoir-faire textile historique de la Belgique, ces poupées deviennent des modèles que chacun(e) peut investir librement, et en viennent en somme à agir comme des miroirs révélateurs des projections personnelles – pour le meilleur et pour le pire.
Tradition et exclusion
Mais que dit alors « la tradition » chrétienne invoquée par les détracteurs de cette crèche ? La célébration de la naissance de Jésus de Nazareth se veut fédératrice. Elle rassemble toutes les classes sociales et origines autour de l’enfant : simples bergers, mages représentatifs des différentes parties du monde connu accompagnés de leurs suites. Elle se situe à la croisée des traditions juives et chrétiennes, et a engendré aussi une foisonnante iconographie dans les milieux islamiques, qui ont dépeint Maryam/Marie donnant naissance seule à Issa/Jésus (parfois en présence de l’ange Djibril/Gabriel) – configuration qu'on peut lire de nos jours comme un hommage aux faibles et aux démunis, notamment aux mères célibataires et aux familles monoparentales : une réalité en passe de devenir majoritaire et qui déplaît aux tenants d’un traditionalisme tristement incompétent pour accueillir et penser la différence et le changement. Manipulée par des esprits paresseux ou constipés, toute tradition (du latin tradere, « transmettre, remettre ») perd le mouvement de partage qui l’anime, et peut devenir un outil d’exclusion.
Matthieu SOMON

