Ce jeudi 13 novembre, à l’invitation de la Commission diocésaine pour le dialogue interreligieux et l’association Solidarité-Orient, une quarantaine de personnes ont assisté à une conférence du frère Jean-Jacques Pérennès op, directeur émérite de l’Institut dominicain d’études orientales (Caire) et de l’Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem. La conférence avait pour thème : "Où en est le dialogue islamo-chrétien 60 ans après Nostra Aetate (Vatican II) ?"
Le frère Pérennès a retracé le fil de l’histoire du dialogue islamo-chrétien depuis le Concile Vatican II et la déclaration “Nostra Aetate” - même si notre conférencier estime que la dynamique du dialogue entre chrétiens et musulmans a en réalité été initiée avec l’encyclique “Ecclesiam suam” du pape Paul VI (1964) - jusqu’à notre époque.
Le constat est le suivant: aujourd’hui, le dialogue est en panne. Et ce pour plusieurs raisons: “60 ans, c’est long, c’est une vie” exprime en introduction le frère Pérennès qui perçoit une certaine usure et un enlisement au gré des malheurs de ce demi-siècle. Il constate aussi une remise en cause radicale de ce dialogue. “Ça ne va plus de soi”. Il est donc temps de dresser le bilan et d’inventer une autre approche.


↪️ Conférence de JJ Pérennès à l’Espace Prémontrés, Liège, le 13 novembre 2025 © Sophie Delhalle
Estimer la foi de l’autre
Si Vatican II fut un moment euphorique qui a donné les premiers fruits, certains parmi les auditeurs auront peut-être été surpris d’apprendre que le dialogue islamo-chrétien n’était pas alors à l’ordre du jour. Et c’est notamment suite à l'intervention des patriarches orientaux que ce thème a été ajouté à l’agenda des pères conciliaires.
Vatican II est un événement fondateur qui a inauguré une nouvelle ère, celle de la bienveillance à l’égard des musulmans, après des siècles d’imprécation mutuelle. Toutefois, l’Eglise a fait montre d’une grande prudence théologique, le message principal était surtout l’invitation à mieux se connaître, à éprouver “L’estime de la foi de l’autre” - pour reprendre les mots de Henri de La Hougue - sans forcément partager tous ses points de vue.
Le temps des noces
Les années 1970 ont été marquées par de multiples rencontres conduites par des experts catholiques en études islamiques, notamment le Frère Maurice Borrmans et le Frère Georges Anawati. Années fécondes qui débouchèrent sur la prière pour la paix à Assise en 1986 qui réunit des représentants de multiples confessions. Un autre temps fort fut la visite en 2000 du pape Jean-Paul II, déjà très affaibli, à la mosquée Al-Azhar, applaudi par ces hôtes musulmans.
Un élan brisé
Cette première période fut donc empreinte d’enthousiasme mais peut-être aussi un peu de naïveté, note le frère Pérennès, car malheureusement, le cours de l’histoire a brisé cet élan avec la révolution iranienne de 1979. A laquelle il faut ajouter l’insurrection des talibans en Afghanistan. C’est le début de l’islam politique et un coup dur pour le dialogue fructueusement initié entre chrétiens et musulmans. A partir de 2001, des attentats (Twin Towers, Charlie Hebdo, aéroport et métro de Bruxelles) vont également profondément blesser les relations entre chrétiens et musulmans et faire renaître des sentiments et discours islamophobes.
Cette période inaugure aussi de nouvelles persécutions contre les chrétiens en Orient qui inquiètent les observateurs et les intellectuels de l’époque jusqu’au Vatican; rappelons-nous la déclaration que beaucoup ont estimé maladroite de Benoît XVI à Ratisbonne, à qui l’on reproche d’avoir lié la foi musulmane à la violence.
Renouer le dialogue
La question est alors la suivante : les musulmans désirent-ils le dialogue ? Comment nouer un vrai dialogue ? Ce dernier suppose une bonne connaissance de soi, de l’autre mais aussi de ne pas avoir peur d’aborder les sujets qui fâchent. Mais bien avant cela, insiste le frère Pérennès, le dialogue doit être précédé de longues années de compagnonnage. Et la crise actuelle peut être utile si elle nous pousse à sortir des beaux discours pour entrer en relation interpersonnelle. A abandonner les mots, trop souvent biaisés et piégés, pour poser des gestes de fraternité. La confiance mutuelle requiert du temps, une “patience géologique” pour citer le frère George Anawati. Peut-être aussi s’éloigner de la théorie pour se pencher sur des itinéraires personnels inspirants qui ont force de conviction.
De la passion !
Une étape très importante dans cette histoire du dialogue entre musulmans et chrétiens est bien entendu la rencontre entre le pape François et le recteur de la Mosquée Al-Azhar qui ont co-signé la déclaration d’Abu Dhabi sur la fraternité humaine en 2019. C’est dans un sentiment d’urgence que les deux hommes ont rédigé ce document. Pour l’anecdote, le cardinal Tauran aurait confié à notre conférencier qu’entre le pape et le cheikh, “ ce n’était pas de l’amour, mais de la passion”.
Lutter ensemble
Comment poursuivre aujourd’hui le processus entamé il y a 60 ans ? En travaillant en profondeur, en affrontant ensemble les défis communs, “rien de tel que la solidarité” et de partager les joies et les chagrins de chacun pour renforcer les liens. Il s’agit aussi de lutter ensemble pour la liberté, les droits humains, la sauvegarde de la Création, le souci des pauvres, … autant de causes qui peuvent donc nous rassembler. Mais pour envisager tout cela chaque croyant doit être bien enraciné dans sa propre vie spirituelle.
Pour conclure, le frère Pérennès nous invite à considérer la pluralité des chemins vers Dieu. Pourquoi Dieu a-t-il voulu une telle pluralité ? C’est un immense défi posé à notre raison qu’il faut peut-être d’abord tenter de résoudre avec le cœur si nous voulons la paix entre les peuples.


Source : Solidarité-Orient (site Internet)
Titre : CathoBel

