Ayant voté en majorité pour Donald Trump lors des dernières élections présidentielles, la communauté catholique américaine commence à exprimer son mécontentement face aux mesures visant les immigrants et les plus pauvres.
Du vice-président J.D Vance, au Secrétaire d’Etat Marco Rubio, en passant par les présentateurs vedettes de la chaîne conservatrice Fox News Laura Ingraham et Rachel Campos-Duffy, les catholiques conservateurs semblent omniprésents sous le second mandat de Donald Trump. Cette "intelligentsia catholique", comme la désigne le politologue Joseph Prud’homme (directeur de l’Institut pour la religion, la politique et la culture du Washington College, dans l’Etat du Maryland), est en effet "très estimée par l’administration, qui sollicite régulièrement ses conseils, notamment sur les nominations judiciaires". Six des neufs juges de la Cour suprême sont actuellement catholiques, notamment Amy Coney Barrett et Brett Kavanaugh, qui ont tous deux voté pour la révocation de l’arrêt Roe v. Wade, fragilisant ainsi le droit à l’avortement.
Le 10 septembre dernier, l’assassinat de l’influenceur et activiste républicain Charlie Kirk, dont certains médias évoquaient une imminente conversion au catholicisme, n’a fait que fédérer ce mouvement politico-religieux. "Charlie Kirk était représentatif d’une tendance des jeunes Américains à s’orienter vers une lecture conservatrice des enseignements de l’Eglise, tout en adoptant une attitude d’ouverture envers les reconvertis", explique Joseph Prud’homme. Les catholiques américains penchent-ils désormais davantage vers la droite?
2024, l’année du basculement
Historiquement, si jusqu’à l’élection de John F. Kennedy en 1960, l’électorat catholique se rangeait majoritairement derrière le parti démocrate, ces dernières années ont plutôt été caractérisées par une polarisation politique. Lors des précédentes élections présidentielles, le parti républicain avait remporté 47% des voix des catholiques américains en 2020, et 50% en 2016.
Entre conservatisme sur les questions de sexualité, de genre et d’avortement et progressisme sur les problématiques sociales, la ligne de l’Eglise catholique américaine a en effet longtemps défié la logique du bipartisme états-unien. Mais lors des présidentielles de 2024, les catholiques (qui représentaient 21% de l’électorat) ont voté à 59% pour Donald Trump selon le Washington Post. Pour le politologue Joseph Prud’homme, il s’agit d’ "un basculement".
Il l’explique notamment par une perception au sein de cet électorat "que le Parti démocrate a dérivé trop à gauche" pendant le mandat de Joe Biden. Ces dernières années, la quasi-totalité du parti s’est alignée derrière une ligne "pro-choice", défendant le droit à l’avortement, y compris Joe Biden, qui y était opposé au début de sa carrière. "Les questions relatives aux droits des personnes LGBT, en particulier des personnes transgenres, ont suscité de fortes inquiétudes chez de nombreux catholiques américains", ajoute-t-il.
Mais les politiques sociales portées par l’administration Trump pourraient se heurter à des réticences au sein de la communauté catholique. Cet été, alors que la police migratoire intensifiait ses raids, la promulgation de la loi One Big Beautiful Bill Act a introduit des coupes significatives dans les budgets de Medicaid, le programme fournissant une assurance maladie aux foyers les plus modestes et du SNAP, un dispositif d’aide alimentaire.
Inversement des enseignements catholiques
Pour le philosophe Stewart Braun, professeur à l’Australian Catholic University et affilié à l’Institut pour la religion et la recherche critique, le gouvernement actuel "a inversé les enseignements catholiques et chrétiens autour de la charité et du souci des plus pauvres", en "détournant le langage de la justice pour masquer la réalité de leurs actions".
Il prend pour exemple l’ordo amoris (l’ordre de l’amour) de saint Thomas d’Aquin, établissant une hiérarchie aux obligations morales. Le concept a été cité par J.D. Vance pour justifier l’intensification des mesures contre l’immigration illégale. Dans une interview à la chaîne Fox News en janvier dernier, ce dernier déclarait: "Tu aimes ta famille, puis ton voisin, puis ta communauté, puis tes concitoyens, et ce n’est qu’après cela que tu peux accorder ton attention au reste du monde". Ce qui est une interprétation partielle de l’enseignement du saint dominicain. Dans sa Somme théologique, Thomas d’Aquin écrit: "Il est tel cas, celui d’extrême nécessité par exemple, où nous devons venir en aide à un étranger plutôt même qu’à un père dont le besoin serait moins urgent."
Dans une déclaration publiée la veille de la promulgation de la loi budgétaire One Big Beautiful Bill Act, le président de la conférence des évêques catholiques des Etats-Unis, l’archevêque Timothy Broglio, a pointé du doigt des "réductions inadmissibles des soins de santé et de l’aide alimentaire, les réductions d’impôts qui augmentent les inégalités, les dispositions relatives à l’immigration qui nuisent aux familles et aux enfants, et les réductions des programmes qui protègent la création de Dieu". Il appelait également à "redoubler d’efforts et à offrir une aide concrète à ceux qui en auront davantage besoin".
Le cardinal Robert McElroy, archevêque de Washington, particulièrement vindicatif contre l’administration Trump dans les médias américains, a quant à lui commenté sur la chaîne CNN: "Il y a quelque chose de profondément anormal dans une société qui prend aux plus pauvres pour donner aux plus riches." Aux côtés d’une vingtaine d’évêques, dont le cardinal Joseph Tobin, archevêque de Newark, il a d’ailleurs signé une lettre interreligieuse exhortant les sénateurs à rejeter le projet de loi, qui prévoyait également une augmentation des financements de ICE, la police chargée de l’immigration.
L’épiscopat américain hausse le ton
C’est précisément le durcissement de la politique migratoire qui avait déclenché l’éveil de la communauté catholique, à l’arrivée au pouvoir de Donald Trump en janvier dernier. La conférence des évêques a ainsi condamné l’administration Trump dans une série de communiqués. Mgr Robert McElroy dénonçait dans son entretien sur CNN une campagne de déportations massives "inhumaine et moralement répugnante", ayant pour effet le "déchirement de familles" et l’instillation de "la terreur". La paroisse californienne Our Lady of Guadalupe de San Diego a par ailleurs rejoint les plaignants, majoritairement protestants, ayant entrepris une action en justice contre la révocation des "sensitive locations" par Donald Trump en janvier dernier, une mesure permettant au service de l’Immigration et des Douanes d’effectuer des raids policiers dans des lieux auparavant qualifiés de "lieux sensibles" (écoles, hôpitaux et églises).
Pour Joseph Prud’homme, au-delà des réactions de l’épiscopat, les prémices d’une mobilisation collective se dessinent au sein de la communauté de croyants: "Une fois que l’opinion se cristallisera, comme cela commence à être le cas, sur le fait que cette politique va trop loin, bien au-delà du ciblage des personnes au lourd casier judiciaire, on devrait voir une partie des catholiques hispaniques s’y opposer plus ouvertement. La minorité de catholiques préoccupés par la situation actuelle, pourrait bien devenir majoritaire."
Apolline GUILLEROT-MALICK, aux Etats-Unis

