Dans sa première exhortation apostolique Dilexi te ("Je t’ai aimé"), publiée ce jeudi 9 octobre, Léon XIV appelle non seulement l'Eglise, mais aussi notre civilisation, à mettre les pauvres au coeur de leurs préoccupations. Mgr Jean-Pierre Delville, évêque de Liège, nous livre sa lecture de ce texte qui invite les chrétiens à relire leur foi à la lumière des pauvres et à lutter contre les structures socio-économiques qui causent la pauvreté.
Pour son premier document magistériel, Léon XIV reprend un texte que son prédécesseur, le pape François, avait entamé dans les derniers mois de sa vie, mais qui était resté inachevé. En reprenant ce texte à son compte et en l'achevant, le pape s'inscrit dans une continuité assumée avec son prédécesseur. Référent pour les questions sociales au sein de la Conférence épiscopale de Belgique, Mgr Jean-Pierre Delville, évêque de Liège, nous livre une lecture de ce texte qui marque un nouveau jalon de l'enseignement social de l'Eglise.
L'amour du Christ et la proximité avec les pauvres
Ce 9 octobre 2025, le pape Léon XIV publie sa première exhortation apostolique, intitulée "Dilexi te", "Je t’ai aimé". Ces mots sont extraits de l’Apocalypse (Ap 3,9) et sont adressés par le Christ à une Église de petite taille, l’Église de Philadelphie, afin de l’encourager dans sa fidélité à la foi (1). En fait le pape Léon reprend dans son exhortation apostolique un texte préparé par le pape François, mais inachevé : "Ayant reçu en héritage ce projet déjà bien avancé, je suis heureux de le faire mien – ajoutant quelques réflexions – et de le proposer au début de mon Pontificat, partageant ainsi le désir de mon bien-aimé Prédécesseur que tous les chrétiens puissent percevoir le lien fort qui existe entre l’amour du Christ et son appel à nous faire proches des pauvres" (3).
Le pape François avait fait de même au début de son pontificat, en reprenant un texte de Benoit XVI et en le finalisant sous le titre "Lumen fidei", "La lumière de la foi". "Dilexi te" montre bien le lien qui unit le pape Léon au pape François, d’autant plus que la dernière encyclique du pape François s’intitulait "Dilexit nos", "Il nous a aimés", et parlait de l’amour du Christ pour nous, en valorisant son "cœur sacré".
"Une manière fondamentale de rencontrer le Seigneur de l'histoire"
Le premier chapitre, "Quelques paroles indispensables", présente les convictions du pape Léon : "Je suis convaincu que le choix prioritaire en faveur des pauvres engendre un renouveau extraordinaire, tant dans l’Église que dans la société, lorsque nous sommes capables de nous libérer de l’autoréférentialité et que nous parvenons à écouter leur cri"(7). Le Pape voit à la fois la nécessité de contribuer à sortir le pauvre de la pauvreté et l’importance pour les chrétiens de s’engager pour les pauvres.
Il souligne une phrase clé de l’Evangile : "Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous" (Mt 26, 8-9.11) (4). Il fait le parallèle avec le phrase du Christ : "Je suis avec vous pour toujours" (Mt 28, 20) (5). Dès lors, dit le pape, "nous ne sommes pas dans le domaine de la bienfaisance, mais dans celui de la Révélation : le contact avec ceux qui n’ont ni pouvoir ni grandeur est une manière fondamentale de rencontrer le Seigneur de l’histoire. À travers les pauvres, Il a encore quelque chose à nous dire" (5).
S'engager pour l'élimination des causes structurelles de la pauvreté
On retrouve ici l’attention du pape Léon à recentrer l’attention sur le Christ : le pauvre nous conduit au Christ. Mais le pape tient aussi à centrer l’attention sur le sort des pauvres ; il rappelle la parole de Dieu à Moïse, dans le buisson ardent : "J’ai vu la misère de mon peuple" (Ex 3,7) (8). Il en conclut : "l’engagement en faveur des pauvres et pour l’élimination des causes sociales et structurelles de la pauvreté, bien qu’il ait pris de l’importance au cours des dernières décennies, reste toujours insuffisant" (10). Il dénonce la malnutrition des enfants, les violences faites aux femmes (12), les travaux dégradants (14) : la pauvreté est bien réelle et ne doit pas être minimisée (15). Ceci est un appel à chacun de nous, pour que nous ouvrions les yeux et que nous nous engagions dans la lutte contre la pauvreté.
"Dieu choisit les pauvres"
Suite à ces constats, le pape évoque la Bible, dans le chapitre 2, "Dieu choisit les pauvres", et montre combien celle-ci s’intéresse aux pauvres (16-17, 24-25). La Bible est en effet un des rares livres de l’Antiquité qui n’émane pas du monde des riches et des puissants, mais d’un peuple pauvre et opprimé. Le Pape relève comment Jésus est un "messie pauvre" (18), dès sa naissance et sa jeunesse, jusqu’à son ministère public (21). Jésus proclame : "Heureux, vous les pauvres !" (Lc 7,22). Il rencontre les malades et les nécessiteux. Il se reconnaît dans les pauvres qu’on a visités, libérés et consolés (Mt 25, 31-46) (28). Puis le pape montre comment les premières communautés ont vécu cela aussi (29). Il conclut par des mots personnels : "Je me demande souvent pourquoi, malgré cette clarté des Écritures à propos des pauvres, beaucoup continuent à penser qu’ils peuvent tranquillement les exclure de leurs préoccupations" (23).
L'Eglise au service des pauvres
Le chapitre 3 est centré sur l’histoire de l’Église et s’intitule "Une Église pour les pauvres" (35). Il montre l’engagement des Pères de l’Église pour les pauvres : qu’on pense à Justin, Jean Chrysostome, Augustin ou Cyprien (43). Puis il relève l’action des saints et des fondateurs d’ordre au service des pauvres et des malades (50). Il montre l’engagement monastique à ce sujet, avec saint Basile et saint Benoît (54). Il épingle les ordres consacrés à la libération des captifs (60), puis les ordres mendiants, témoins directs de la pauvreté, sous l’impulsion particulière de saint François (63) et de saint Dominique (66). Ensuite, il évoque les congrégations de femmes fondées au 19e siècle (71), puis celles qui se mettent au service des migrants (74). Enfin, il souligne l’engagement actuel de mouvements comme Caritas (75), comme les Missionnaires de la charité, fondées par sainte Teresa de Calcutta (77), et comme les mouvements populaires de laïcs chrétiens (80).
Des "structures de péché" comme aliénation sociale
Le chapitre 4 s’intitule "Une histoire qui continue". Le pape Léon y développe la doctrine sociale de l’Église, à partir de Léon XIII, dont il a repris le nom (82), en arrivant à Jean XXIII et au Concile Vatican II. Il souligne le rôle de Jean-Paul II, avec qui "la relation préférentielle de l’Église pour les pauvres s’est consolidée" (87). Il situe le rôle du pape François dans le contexte de l’engagement social des évêques latino-américains. Il ajoute : "Moi-même, qui ai été missionnaire au Pérou pendant de longues années, je dois beaucoup à ce cheminement de discernement ecclésial, que le Pape François a su habilement relier à celui des autres Églises particulières, notamment celles du Sud global" (89).
Le pape précise qu’il souligne deux thèmes spécifiques de ce magistère : les structures de péché, qui créent des pauvreté et des inégalités extrêmes (90) ; et les pauvres comme sujets et non comme objets (99). Dans "Dilexit nos", le pape François avait développé la notion de "structure de péché", comme aliénation sociale (93). Donc ajoute le pape Léon : "Nous devons nous engager davantage à résoudre les causes structurelles de la pauvreté" (94). Cela débouche aussi sur l’habitat et l’environnement (96). Concernant les pauvres comme sujets (99), le pape Léon valorise les capacités des pauvres : "L’expérience de la pauvreté leur donne la capacité de reconnaître des aspects de la réalité que d’autres ne réussissent pas à voir, et c’est pourquoi la société a besoin de les écouter" (100). C’est ainsi que les pauvres nous évangélisent (102).
Les pauvres nous rappellent à l'essentiel de la foi
Le chapitre 5 est nommé "Un défi permanent" et cible l’actualité. Le pape explique : "J’ai voulu rappeler cette histoire bimillénaire d’attention ecclésiale envers les pauvres et avec les pauvres pour montrer qu’elle fait partie intégrante du cheminement ininterrompu de l’Église" (103). Il ajoute : "l’amour des pauvres est la garantie évangélique d’une Église fidèle au cœur de Dieu". Cela va contre l’air du temps : "La culture dominante au début de ce millénaire pousse à abandonner les pauvres à leur sort, à ne pas les considérer dignes d’attention et encore moins de reconnaissance" (105). Il rappelle ici la parabole du Bon Samaritain, cet homme qui s’arrête à côté du blessé sur le chemin et passe à l’action (106).
"Une Eglise qui ne met pas de limites à l'amour"
Les pauvres nous rappellent à l’essentiel de la foi (110). Malheureusement, ajoute le pape : "On constate parfois dans certains mouvements ou groupes chrétiens un manque, voire une absence, d’engagement pour le bien commun de la société et, en particulier, pour la défense et la promotion des plus faibles et des plus défavorisés. Il convient de rappeler que la religion, en particulier la religion chrétienne, ne peut se limiter à la sphère privée comme si elle n’avait pas à se préoccuper des problèmes touchant la société civile et les événements qui intéressent les citoyens" (112). Il faut savoir donner gratuitement, de l’argent, par l’aumône, ou du temps, par notre engagement (115).
Le pape conclut en appelant de ses vœux "une Église qui ne met pas de limites à l’amour, qui ne connaît pas d’ennemis à combattre, mais seulement des hommes et des femmes à aimer ; c’est l’Église dont le monde a besoin aujourd’hui" (120). Il termine en écrivant : "Que ce soit par votre travail, votre lutte pour changer les structures sociales injustes, ou encore par ce geste d’aide simple, très personnel et proche, il sera possible pour ce pauvre de sentir que les paroles de Jésus s’adressent à lui : Je t’ai aimé (Ap 3, 9)".
Conclusion : combattre les structures de péché et se mettre à l'écoute du pauvre
En conclusion, je voudrais remarquer deux accents originaux. Le premier est l’assimilation personnelle et actuelle que fait le pape Léon de l’enseignement du pape François en matière de souci des pauvres. Cette reprise est intégrée très complètement et très fidèlement, elle est structurée rigoureusement par un chapitre sur la Bible, un sur l’histoire de l’Église et un sur la doctrine sociale de l’Église. Le tout est situé dans le contexte d’une actualité où le pauvre n’est pas populaire et n’est pas considéré.
Le second accent, ce sont les deux défis que souligne le pape Léon et qui sont constamment repris au cours de toute l’exhortation : d’une part, les structures de péché, qui créent des pauvreté et des inégalités extrêmes (90) ; d’autre part, les pauvres qu’il faut voir comme sujets et non comme objets (99). Le premier défi nous lance tous sur la voie de la lutte contre la pauvreté, que ce soit dans les grandes actions au niveau des structures sociales, dans l’engagement au sein d’associations d’entraide, ou que ce soit dans les petits gestes, comme l’aumône. Le second défi nous met à l’écoute du pauvre, à respecter sa personne et à le voir comme maître de vie et de foi.
Voilà donc un texte stimulant et cohérent, qui nous invite à réviser notre position envers les pauvres, à découvrir nos pauvretés, à aimer les pauvres, à relire notre foi à la lumière des pauvres et à lutter contre les structures de pauvreté.
+ Jean-Pierre DELVILLE
