Pour sa séance publique de rentrée, et fêter son centenaire, l’Ecole des sciences philosophiques et religieuses de l’UCLouvain-Saint Louis invite à venir écouter Jean-Christophe Attias sur un thème brûlant : l’identité juive.
Le mercredi 15 octobre prochain, à l'occasion d'une conférence donnée à Saint-Louis, le professeur Jean-Christophe Attias partagera sa réflexion sur l’identité juive. Il tâchera de la situer successivement par rapport à une «essence» juive, de type théologico-raciale, capable de dériver en identité meurtrière ; par rapport à une pratique de la « loi » révélée ; enfin, par rapport à une disponibilité à la souffrance de l’autre – de tout autre, juif ou non juif.
Un itinéraire entre foi, pensée et engagement

Cette réflexion, Jean-Christophe Attias la mène – et la vit – depuis un demi-siècle. Elle est ancrée, d’abord, dans son propre itinéraire, à la fois de filiation, de conversion et d’émancipation : il l’a raconté dans un beau livre : Un juif de mauvaise foi (éd. Lattès, 2017).
Elle est nourrie, ensuite, par son travail universitaire, sur la pensée juive médiévale (Isaac Abravanel, la mémoire et l'espérance, Cerf, 1992) et sur le judaïsme en général (Penser le judaïsme, éd. CNRS, 2013 ; Les juifs et la Bible, Fayard 2012). Ce travail se développe alors en une pensée originale et très libre : par exemple dans son Moïse fragile (éd. CNRS, coll. Biblis, 2013 ; prix Goncourt de la biographie historique), qui déconstruit l’image du terrible patriarche au profit d’un personnage complexe, et même féminin. Ou dans son récent Dieu n’a pas créé la nature (Cerf, 2023) : il y réfléchit le souci écologique sur le fond de la tradition juive, qui relativise la « nature » au profit du souci du monde auquel l’humain appartient, et de son ordre à préserver.
Enfin, troisième ancrage : l’engagement citoyen. Engagement contre toutes les formes d’exclusion, avec sa femme et collègue Esther Benbassa : elle a dirigé un Dictionnaire des racismes, de l'exclusion et des discriminations (Larousse, 2010), et ils ont publié ensemble, à côté d’un Dictionnaire des mondes juifs (Larousse, 2018), un livre blanc : Dans les quartiers, l’égalité c’est maintenant ! (2014). Et aussi, avec courage, pour la justice à rendre au peuple palestinien écrasé par Israël : Juifs et musulmans. Retissons les liens! (CNRS, 2015).
Toujours ensemble, ils ont, enfin, publié tout récemment ce petit livre remarquable, véritable lumière dans la tourmente: Israël-Gaza. La conscience juive face aux massacres (éd. textuel, 2024).
Cet engagement de Jean-Christophe Attias contre les exclusions rencontre évidemment la mobilisation, pour une université inclusive au cœur des diversités bruxelloises, menée par la vice-rectrice Isabelle Hachez, avec les équipes de ce qui est aujourd’hui l’UCLouvain - Saint-Louis Bruxelles.
Qu’est-ce qu’être juif ?
Qu’est-ce qu’être juif, et comment l’être ? L’horreur qui règne à Gaza depuis le 7 octobre 2023 – deux années de feu - rend évidemment cette question plus dramatique peut-être que jamais dans l’histoire : car elle est aujourd’hui liée, d’une façon qui n’a aucun précédent, à la puissance dominatrice et meurtrière d’un État juif. Mais c’est aussi une très vieille question. Elle traverse d’abord la Bible, d’un bout à l’autre. Pour le premier testament, entre rois, prêtres et prophètes : est-ce le sang, ou le culte, ou le sens de la justice et de la miséricorde, qui fait l’identité juive ? Pour le second testament, par exemple chez saint Paul : est-ce la fidélité à la loi, ou l’accueil d’une grâce déconcertante qui déborde toute frontière (« il n’y a plus ni juif ni païen ») ?
Cette question n’a cessé au fil des siècles de se poser aussi bien aux juifs eux-mêmes qu’à leurs voisins « parmi les nations » - et à leurs ennemis : pensons aux définitions toujours de l’essence du « juif », souvent antisémites (malin, fourbe et rapace, nuisible…).
Pour respirer un air moins putride : il y a presque 40 ans, Saint Louis organisait ainsi un colloque publié sous le titre : Juifs et chrétiens, un vis-à-vis permanent (Editions des facultés Saint Louis, 1988) ; et parmi les philosophes, pour ne citer qu’eux, Marx, Sartre, Hannah Arendt, W. Benjamin, Lévinas, ont écrit sur ce thème des textes devenus classiques.
Comment notre idée de la justice a changé
Si ce thème a nourri tant de réflexions, c’est qu’à travers la singularité juive, il touche à un enjeu universel, devenu tout à fait décisif aujourd’hui : cet enjeu, c’est le sens de l’identité personnelle et collective. Car, depuis plus d’un demi-siècle, il s’est produit un basculement majeur dans notre sens de la justice, et de ce qu’est une société juste.
Pour se limiter aux temps modernes, le projet de justice s’est d’abord (autour de 1800) cristallisé dans l’accès aux « droits de l’homme et du citoyen », c’est-à-dire dans le respect des libertés et à leurs garanties face aux pouvoirs. En une seconde étape (autour de 1900), l’exigence de justice s’est étendue aux conditions concrètes d’existence : la justice sociale, avec un peu d’égalité dans la répartition des « biens sociaux ».
A la fin du XX° siècle (après mai 68), un tournant « individualiste » a mis au premier plan les identités particulières, souvent étouffées par des modèles généraux dominants : ainsi les femmes minorisées au profit de l’Homme avec une majuscule – càd concrètement au masculin ; ou les colonisés au profit de « la civilisation » (blanche) ; etc. La justice est alors devenue (aussi) l’exigence de reconnaissance des identités. Et l’identité elle-même s’est comprise avant tout comme différence, comme particularité – aussi bien pour les groupes que pour les individus.
Chacun sait que c’est autour de ces enjeux – les identités entre l’intime et le collectif, les différences et l’universel, l’égalité et les discriminations, que se nouent désormais une bonne part des tensions qui traversent nos sociétés.
Être soi, sans exclure l’autre
C’est en ce sens que l’itinéraire et la réflexion de Jean-Christophe Attias ont quelque chose d’exemplaire, et peuvent nous aider à réfléchir d’autres itinéraires, d’autres tensions. Sa brusque conversion, à 20 ans, au judaïsme laissé en sommeil par son père, ressemble tellement à celle de très nombreux jeunes musulmans aujourd’hui ! Et son engagement dans une pratique « orthodoxe » scrupuleuse, plus proche de la magie que de la spiritualité, ressemble tellement au souci de rigueur, jusqu’à l’intégrisme, d’une nouvelle génération de jeunes catholiques…
Il a expérimenté ce genre d’identité dont il dit qu’elle est toujours un piège. Mais il a aussi réussi, à sa façon – où l’humour tient une place capitale, à y tracer un chemin, non pas de reniement, mais d’émancipation : en faisant place à de l’autre dans le soi-même ; à de l’écart dans l’identité. Le piège se transforme alors en ressource, puis en responsabilité : il s’agit alors de répondre de soi-même et de ce à quoi on « appartient », et d’en répondre envers les autres.
Être ce qu’on est, et qui on est – juif ou autre chose – ce n’est plus alors une revendication auto-centrée, mais un engagement, parfois déchiré, à assumer au présent un héritage particulier, mais pour le transformer en un bien commun – en une responsabilité envers et pour tous.
C’est donc cette interrogation que Jean-Christophe Attias reprendra avec la simplicité, la sincérité courageuse et la finesse qui en font un penseur et un homme si attachant.
Guillaume de STEXHE (Intertitres : CathoBel)
Infos sur la conférence :
La séance aura lieu à Saint Louis, le mercredi 15 octobre à 18h, à local P02 (entrée par la grande cour au coin du Bd botanique et de la rue du Marais, n° 119). La conférence sera précédée de l’allocution de rentrée et suivie d’un verre de l’amitié. Inscriptions ici.

